Le discernement des esprits chez saint Jean Cassien

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Le discernement des esprits chez saint Jean Cassien

Message par MichelT le Sam 27 Sep 2014 - 16:14

Vies consacrées, 85 (2013-1), 48-58

Le discernement des esprits chez
saint Jean Cassien

Ce que l’on retient spontanément de la vie des premiers
moines qui se sont retirés au désert pour chercher Dieu dans la
solitude, c’est souvent quelques apophtegmes bien frappés, la
rigueur de leur ascèse et les fioretti de leurs combats contre les
démons. L’imagerie médiévale alimente abondamment ce portrait
monastique, notamment par de nombreuses représentations
de « la tentation de saint Antoine ». Mais si l’on prend la
peine de dépasser les aspects extraordinaires ou anecdotiques
de la vie des Pères du désert, on découvre alors la profondeur
spirituelle et l’héritage de sagesse qu’ils nous ont légués, comme
une vraie source dont l’Église vit encore aujourd’hui.

Au début du Ve siècle, Jean Cassien fait passer en Gaule tous
les enseignements qu’il a reçus et soigneusement collectés auprès
des Pères du désert en Égypte. À la demande de Castor, évêque
d’Apt, et en vue de faire fleurir la vie monastique commençante
en Gaule, il rédige les Institutions cénobitiques, qui constituent
une sorte de manuel d’initiation à la vie cénobitique, puis les
Conférences1, destinées aux moines déjà expérimentés, tant cénobites
qu’anachorètes, qui veulent s’élever jusqu’à la perfection
de la contemplation.

Or dans le binôme des deux premières Conférences, qui présentent
la finalité de la vie monastique, le but et les moyens pour
y parvenir, Cassien insiste sur l’importance de la discretio, diakrisis,
au point de l’appeler « la mère, gardienne et modératrice de
toutes les vertus »
, « omnium uirtutum generatrix, custos moderatrixque
» (Conf. II, 4). Elle est, dit-il en référence à de multiples
passages scripturaires, « l’oeil et la lampe du corps » (cf. Mt 6,
22-23), «le soleil » s (cf. Eph 4, 26), le « gouvernail de notre vie »

(cf.. Dans la suite, les citations extraites des Institutions cénobitiques ou des Conférences
le seront sous la forme Inst. ou Conf., suivi du numéro du Livre ou de la Conférence en
chiffres romains puis du chapitre en chiffres arabes.



Pr 11, 14 LXX), le « conseil » (cf. Pr 25, 28 LXX), l’« aliment solide
réservé aux hommes faits et robustes »
(cf. He 5, 14) (Conf. II,
2-4) ; et elle compte en outre parmi les dons spirituels, les charismes
que Paul mentionne en 1 Co 12 :

« Pour ce qui est des dons spirituels (pneumatikôn), frères, je ne
veux pas vous voir dans l’ignorance. […] Il y a, certes, diversité de dons
spirituels (charismatôn), mais c’est le même Esprit […] À chacun la
manifestation de l’Esprit est donnée en vue du bien commun. À l’un,
c’est un discours de sagesse qui est donné par l’Esprit ; à tel autre un
discours de science, selon le même Esprit ; à un autre la foi, dans le
même Esprit ; à tel autre les dons de guérisons, dans l’unique Esprit ;
à tel autre la puissance d’opérer des miracles ; à tel autre la prophétie ;
à tel autre le discernement des esprits (diakrisis pneumatôn) ; à un
autre les diversités de langues, à tel autre le don de les interpréter.
Mais tout cela, c’est l’unique et même Esprit qui l’opère, distribuant
ses dons à chacun en particulier comme il l’entend. » (1 Co 12, 1-11)


L’importance de cette diakrisis se mesure encore à ceci : c’est
uniquement pour avoir manqué de ce précieux discernement
que de nombreux anciens, pourtant aguerris dans le renoncement
et consommés dans toutes les vertus, se sont finalement
égarés jusqu’à y laisser leur vie ou leur vocation2.

Pour entrer dans l’enseignement de Cassien sur ce « discernement
des esprits »
et préciser son rôle dans la vie spirituelle, nous
allons d’abord le suivre dans sa comparaison des « habiles changeurs
de monnaie »
, qui fonde tout son raisonnement (I), puis dans
l’image de la « voie royale », qui révèle une deuxième orientation
de la discretio (II) ; enfin, à travers la figure de « l’ambidextre »,
nous montrerons en quoi le rôle-clé que Cassien et les premiers
moines reconnaissent au discernement des esprits révèle la profondeur
de leur anthropologie et de leur théologie (III).

2. Cassien relate plusieurs histoires d’Anciens tombés par manque de discretio : p.ex.
Héron, qui après 50 ans de fidélité parfaite à l’abstinence, dans une ferveur merveilleuse
et un grand amour de la solitude, s’est laissé « prendre aux pièges du tentateur»,
à « une illusion diabolique » qu’il n’a pas su démasquer par manque de discretio
(Conf. II, 5) ; deux frères qui péchèrent par manque de prudence et de discrétion, l’un
s’obstinant jusqu’à en mourir de faim (Conf. II, 6) ; un autre encore, que le démon trompa
en se faisant passer pour un messager de justice par de nombreux artifices, et finit par
lui ordonner d’immoler son fils (Conf. II, 7) ; un autre encore, de Mésopotamie, que le
démon amadoua d’abord par de nombreuses révélations véridiques, et trompa enfin
par une illusion qui le fit retomber dans le judaïsme et la circoncision (Conf. II, 8).


I. « Soyez d’habiles changeurs ! » : la discretio « oeil et
lampe du corps »


Fin, but et moyens de la vie monastique

Dans les deux premières conférences, toutes les bases de la vie
monastique sont posées : abba Moïse, à l’aide d’exemples très
parlants empruntés au monde des métiers et des sports (laboureur,
négociant, militaire, archer), commence par enseigner à
Cassien et Germain, assoiffés de grandir dans les secrets de la
contemplation et de la perfection monastique, quels sont la fin
(telos, finis) et le but (scopos, destinatio) de la vie monastique3, car
ce n’est qu’en vue du but poursuivi sans relâche4 en vue d’une fin
que l’on peut discerner les bons et les mauvais moyens pour y
parvenir.

La fin du laboureur, par exemple, c’est de vivre dans
l’abondance grâce à de bonnes récoltes. Le but, vers lequel il
oriente tout son labeur, c’est donc d’obtenir un champ apte à
produire ces bonnes récoltes : un champ bien labouré, retourné,
irrigué, sans cesse débarrassé des ronces et des mauvaises herbes.
Ainsi pour atteindre ce but, il prend tous les moyens nécessaires :
labour, désherbage, arrosage, etc. Et Moïse de poursuivre :
« La fin de notre profession […] consiste en le royaume de Dieu
ou royaume des cieux, il est vrai ; mais notre but est la pureté du
coeur (puritas cordis), sans laquelle il est impossible que personne
atteigne à cette fin »
(Conf. I, 4).

Ce but poursuivi par le moine, la pureté du coeur, s’identifie
avec la charité (1 Co 13), qui elle-même ouvre les portes de la
contemplation, c’est-à-dire de l’union à Dieu par ce que Cassien
appelle la « prière de feu »5. Le coeur pur, selon Cassien, est un

3. Cassien fonde sa distinction fin (telos) / but (skopos) sur les paroles de Paul : Rm 6,
22 : « Vous avez pour fruit la sainteté et pour fin la vie éternelle », « habentes quidem
fructum uestrum sanctificationem, finem vero uitam aeternam ». (Conf. I, 5).


4. La poursuite du but suppose une mobilisation de toute la personne ; c’est, dit Cassien,
« une application de l’esprit dont jamais on ne se désiste », « incessabilis mentis
intentio » (Conf. I, 4). Cela demande donc constance et persévérance et ferme propos
de renoncer fermement à tout ce qui en détourne et de s’attacher aux moyens d’atteindre
ce but. Faute de connaître ce but et d’y attacher tous ses efforts, on serait
comme « le voyageur qui ne suit pas de route certaine » : « il a la peine de marcher,
mais il n’avance pas » (Conf. I, 4).


5. Voir notamment les Conférences IX et X. Le thème de cette « prière de feu » fascine
Cassien, qui y revient sans cesse : cette prière, c’est « un regard sur Dieu seul, un grand
feu d’amour. L’âme s’y fond et s’y abîme dans la sainte dilection, et s’entretient avec lui
comme avec un Père, très familièrement, très tendrement. » (Conf. IX, 18). « L’âme,
toute baignée de la lumière d’en haut, ne se sert plus du langage humain, toujours
infirme. Mais c’est en elle comme un flot montant de toutes les affections saintes à la
fois : source surabondante, d’où sa prière jaillit à pleins bords et s’épanche d’une
manière ineffable jusqu’à Dieu. » (Conf. IX, 25). « Dieu sera tout notre amour et tout
notre désir, toute notre recherche et l’âme de tous nos efforts, toute notre pensée, notre
vie, notre discours et notre respiration même. L’unité qui existe du Père avec le Fils et
du Fils avec le Père s’écoulera dans l’intime de notre âme ; et de même que Dieu nous
aime d’une charité vraie et pure, et qui ne meurt point, nous lui serons unis par l’indissoluble
lien d’une charité sans défaillance : tellement attachés à lui qu’il sera toute
notre respiration, toute notre pensée, tout notre discours. » (Conf. X, 7). « Cette prière
[…] jaillit dans un élan tout de feu, un ineffable transport, une impétuosité d’esprit
insatiable. Ravie hors des sens et de tout le visible, c’est par des gémissements inénarrables
et des soupirs que l’âme s’épanche vers Dieu. » (Conf. X, 11).


coeur « intact à tout mouvement de passion » (Conf. I, 6), « invulnérable
à toutes passions mauvaises » (
Conf. I, 7)6, en un mot
un coeur qui n’est pas partagé, un coeur dans lequel ne règne que
le Christ. Le moine s’efforce donc chaque jour d’orienter ses pensées,
ses efforts, ses actes vers le Christ, de ne jamais se laisser
distraire de l’union à Dieu, de ne jamais laisser le mal prendre
racine dans son coeur, tel un bon laboureur qui désherbe sans
cesse son champ… Et c’est là qu’apparaît la nécessité d’un discernement
: discernement entre le bon grain et l’ivraie, discernement
entre les bonnes et les mauvaises pensées qui se présentent
à notre esprit7, car pour Cassien, il n’est pas pensable de laisser
croître dans l’âme les deux en même temps :
« en nous, il ne peut y avoir que la connaissance ou l’ignorance
de la vérité et l’amour du vice ou de la vertu ; par quoi nous donnons
la royauté de notre coeur, soit au diable, soit au Christ »
(Conf. I, 13).

Il n’y pas de compromis, de cohabitation possible entre le
diable et le Christ, c’est l’un ou l’autre qui habite en nous et y
étend son règne. Il faut donc appliquer à toutes les pensées qui
naissent en notre coeur (et qui peuvent, dit Cassien, avoir « une
triple origine : Dieu, le démon et nous-mêmes »,
Conf. I, 19), un
« sagace discernement », « sagaci discretione » :

6. Conf. I, 6. Notons que Cassien, prudemment, n’emploie jamais le terme apatheia,
qui était alors fortement compromis par la querelle anti-origéniste et la querelle pélagienne
(cf. L. Bouyer, La spiritualité du Nouveau Testament et des pères, Paris, Aubier,
1960, p. 597).


7. Il n’est pas au pouvoir de l’homme d’empêcher que des pensées se présentent à lui,
mais il est en son pouvoir de les accueillir ou non. Cassien compare ici l’âme aux
meules que le courant des eaux de la rivière font sans cesse tourner (Conf. I, 18).


«Nous en rechercherons dès le principe l’origine, la cause,
l’auteur, afin de considérer, d’après le mérite de celui qui les
suggère, l’accueil que nous devons leur faire. Ainsi deviendrons nous,
selon le précepte du Seigneur, d’habiles changeurs (probabiles
trapezitae) » (Conf. I, 20)
.

Les quatre formes de contrefaçon démasquées par les habiles
changeurs


Les « changeurs de monnaie », voilà la comparaison grâce à
laquelle Cassien va disserter sur l’objet du « discernement des
esprits»
et l’examen minutieux que le moine doit appliquer à
toutes les pensées qui se pressent aux portes de son âme.

La parole « Soyez d’habiles changeurs ! » remonte d’après lui à
une parabole racontée par Jésus lui-même8. Nous n’en trouvons
pas trace dans l’Évangile, mais d’après Jeremias, cet agraphon du
Seigneur est, de tous, celui qu’il faut tenir pour le plus certainement
authentique, tant il se retrouve fréquemment sous la plume
des Pères9. Origène, une des sources de Cassien, l’utilise notamment
dans une homélie sur le Lévitique, à propos du « sicle du
sanctuaire »
mentionné en Lv 5, 15 :

« C’est donc parce qu’il y a une monnaie d’une valeur éprouvée
et une autre sans valeur que l’Apôtre dit, comme à l’adresse de
‘changeurs éprouvés’ : ‘éprouvant toutes choses, retenant ce qui
est bon’
(cf. 1 Th 5, 21). C’est Notre Seigneur Jésus Christ qui peut,
seul, t’enseigner cet art de savoir distinguer la monnaie qui porte
l’image du vrai roi, et celle qui est falsifiée et, comme on dit couramment,
frappée en dehors de l’atelier des monnaies, qui a bien
le nom du roi mais ne porte point la véritable effigie royale.

En effet, il y en a beaucoup qui ont le nom du Christ, mais n’ont pas la vérité
du Christ. Et c’est pourquoi l’Apôtre dit : ‘Il faut bien qu’il y ait aussi
des sectes, pour que les hommes éprouvés se manifestent parmi
vous’
(1 Co 11, 19) […] Voilà ce ‘sicle du sanctuaire’, la foi éprouvée,
avons-nous dit, et sincère, qui ne comporte aucun mélange de
fraude infidèle, aucune corruption de duplicité hérétique :
ainsi,

8. Cf. Conf. I, 20 et II, 9.
9. Cf. J. Jeremias, Les paroles inconnues de Jésus, trad. R. Henning, coll. « Lectio divina »
62, Paris, Cerf, 1970, p. 45.



offrant une foi intacte, nous serons lavés ‘par le sang précieux du
Christ, comme celui d’une victime sans tache’
(1 P 1, 19) »10.
Le métier de changeur était très répandu à Jérusalem au temps
de Jésus. Plusieurs monnaies avaient cours alors dans la ville (monnaie
romaine, monnaie grecque, monnaies de cuivre d’origines
diverses : celle qui était frappée par le procurateur, la monnaie de
cuivre d’Hérode et celle de Phénicie) ; et surtout, les pèlerins qui
affluaient d’un peu partout apportaient de l’argent de tous les pays,
en général sous forme de lingots de grande valeur, pour la commodité
du voyage.

Arrivés à Jérusalem, ils changeaient leur argent chez
les changeurs établis dans les souks. Et les Juifs devaient en outre
se munir d’une monnaie spéciale pour tous les paiements effectués
au Temple, en particulier pour la taxe du Temple que tous les
Juifs de par le monde étaient tenus d’acquitter. Et Jeremias précise :
« Chaque changeur avait devant lui une petite table (trapeza),
sur laquelle il y avait peut-être déjà (comme aujourd’hui) une
plaque de verre ; en cas de doute, le changeur faisait résonner la
pièce sur le verre, ce qui lui permettait de distinguer une pièce
authentique d’une pièce fausse.

Quelle est la caractéristique d’un changeur expert ? C’est son regard perçant. Tout numismate sait
combien il est difficile d’identifier les monnaies courantes antiques.
À force d’avoir été maniées, elles sont devenues souvent méconnaissables.
Mais, du premier coup d’oeil, le changeur expert, quand
il a une pièce devant lui, reconnaît si elle n’a plus cours ou si elle
est fausse. Il refuse la fausse monnaie. Il ne se laisse pas duper. »11
C’est en s’appuyant sur cette image très parlante que Cassien
va détailler les diverses formes de contrefaçon que les changeurs
habiles savent démasquer :

« L’habileté et la science des changeurs triomphent à discerner
l’or parfaitement pur et celui qui n’a pas subi au même degré
l’épreuve du creuset
. Qu’un vil denier de cuivre essaie d’imiter la
monnaie précieuse, en se couvrant des apparences et de l’éclat de
l’or, leur oeil exercé n’y sera point trompé. Puis, non seulement ils


10. Origène, Homélies sur le Lévitique, t. 1, coll. « Sources chrétiennes » 286, Paris, Cerf,
1981, p. 158-161.
11. J. Jeremias, Les paroles inconnues de Jésus, op. cit., p. 100-101.


savent reconnaître les pièces portant effigie de tyrans, leur sagacité
va plus loin encore, et discerne celles-là mêmes qui, marquées à
l’empreinte du roi légitime, ne sont pourtant qu’une contrefaçon.

Ils recourent enfin à l’épreuve de la balance, pour voir si rien ne
manque du juste poids. » (Conf. I, 20).

Face à une pièce de monnaie, le changeur examine attentivement
quatre données : le métal précieux, l’effigie, le poinçon
indiquant l’atelier d’où émane la pièce et enfin son poids.
De même, la discretio permet au moine de dépister sans relâche
et extirper de son âme quatre formes de malfaçons des pensées,
qui le détourneraient de son but, voire de sa vocation :

1° La fausse pièce, dont le métal n’est pas pur : comme certains
métaux, il y a des pensées, dit Cassien, qui ne sont pas entièrement
purifiées, c’est-à-dire qui n’ont pas été éprouvées, passées
au « feu céleste de l’Esprit Saint », mais qui ont rapport « à la
superstition juive »
ou à la « philosophie du siècle » même si elles
donnent des apparences de piété.
Celui qui se laisse prendre par
l’éclat trompeur de cette pensée (qui ressemble à de l’or mais n’en
est pas), par la « piété de surface », « l’éclat d’un beau langage » et
les « maximes des philosophes », risque de perdre sa vocation en
se laissant ré-attirer « dans la mêlée du monde » ou dans « des
hérésies formelles »
et des « opinions orgueilleuses » (Conf. I, 20).

La pièce qui ne porte pas l’effigie royale : Cassien désigne
ici les pensées qui « impriment sur l’or très précieux des Écritures
un sens hérétique et vicieux »
. « Le diable, maître fourbe, […]
dénature, par un emploi abusif et artificieux, les précieuses
paroles de l’Écriture, et les tourne en un sens contraire au véritable
et pernicieux, afin de nous offrir, sous les dehors trompeurs
de l’or, l’effigie de l’usurpateur »
(Conf. I, 20 ; cf. aussi I, 22). On
pense ici, bien sûr, à l’exemple des tentations de Jésus au désert :
le diable recourt à la Parole de Dieu pour tenter Jésus, mais ce
faisant il contrefait la Parole, il la détourne de son sens authentique12.

12. Le diable utilise les paroles du psaume 91 [90], 11-12 pour tenter Jésus : « Si tu es
Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : Il donnera pour toi ordre à ses anges, et sur
leurs mains ils te porteront, de peur que tu ne heurtes du pied quelque pierre. »
Jésus
répond à son tour par la Parole de Dieu : « Il est encore écrit : Tu ne tenteras pas le
Seigneur ton Dieu »
. Notons que non seulement le démon utilise la Parole de Dieu au
Le service d’une fin mauvaise, mais il se garde bien de citer à Jésus le verset 13, qui vient
pourtant juste après ceux qu’il a utilisés : « Sur le fauve et la vipère tu marcheras, tu
fouleras le lionceau et le dragon ».


La pièce qui porte bien l’effigie royale mais n’est pas de
frappe authentique
: ces pensées sont particulièrement dangereuses
pour le moine, car elles « prennent mensongèrement les
dehors de la piété »,
« se couvrent d’un certain voile de miséricorde
et de religion »
: le démon suggère des oeuvres qui sont bonnes en
soi (ascèse, oeuvres de charité), mais qui, réalisées sans discernement
(« la frappe authentique des anciens »), sont « autant de
mirages dont il se sert pour nous attirer à une fin malheureuse ».

Ces oeuvres « sous prétexte de vertu » font « aboutir au vice » :
le diable suggère des « jeûnes immodérés et à contre-temps, des
veilles excessives » (qui vont affaiblir le moine, ou le faire tomber
dans la vaine gloire), des actes de charité qui obligent le moine à
quitter sa cellule :

« il nous persuade encore, pour un motif de charité, […] de
faire des visites, afin de nous tirer hors de la clôture très sainte du
monastère et du secret d’une paix amie »,
« il nous suggère de nous
charger du soin de femmes consacrées à Dieu et sans appui, à
dessein de nous engager en des liens inextricables et de nous distraire
par mille soucis pernicieux. Ou bien il nous pousse à désirer
les saintes fonctions de la cléricature, sous prétexte d’édifier
beaucoup d’âmes et de faire à Dieu des conquêtes, afin de nous
arracher, par ce moyen, à l’humilité et à l’austérité de notre vie »

(Conf. I, 20).

Toutes ces oeuvres, pourtant bonnes en soi, mettent en péril la
vie monastique, si elles ne sont pas réalisées avec le discernement
nécessaire, que seuls les anciens savent pratiquer. Elles sont
« comme des pièces qui imiteraient les monnaies du roi
légitime,  elles paraissent, dans l’instant, marquées au coin de la
piété ; mais elles ne portent pas la frappe des monnayeurs autorisés,
j’entends les Pères approuvés et catholiques ; elles ne sortent
pas de l’officine légale et d’état de leur enseignement ; ce sont des
pièces fabriquées secrètement et en fraude par les démons »

(Conf. I, 20).

La pièce trop légère 13 : toute pensée doit être pesée « sur la
balance de notre coeur » « avec la plus rigoureuse exactitude »

(Conf. I, 21), c’est-à-dire évaluée à l’étalon de la règle commune
et de la tradition des anciens. Il faut « récuser, comme des pièces
trop légères, dommageables et incapables de faire l’équilibre, les
pensées qui ont perdu, par la rouille de la vanité, de leur poids et
de leur valeur, et sont dès lors inégales à l’étalon des anciens. »

(Conf. I, 22). C’est ainsi que celui qui est avancé dans le discernement
des esprits saura démasquer derrière des projets apparemment
louables une « excessive légèreté » venant par exemple
de l’esprit de vaine gloire ou d’un désir d’ostentation et d’originalité
présomptueuse.

Le discernement des esprits et la lutte contre les huit vices
principaux



On le voit, cet art du discernement des esprits donne au
moine-changeur l’acuité du regard pour discerner si une pensée
vient de Dieu, de soi ou du diable ; mais il permet aussi, bien plus
profondément, de dire précisément à quel adversaire on a à faire,
quel type de tentation il met en jeu, quels vices il faut combattre,
dans quel ordre14, etc. Il s’agit là d’un discernement extrêmement
fin, car l’arme à prendre, le remède à employer, la tactique spirituelle
à adopter, dépendent de la nature de la tentation ou du vice
à combattre, mais diffèrent aussi d’un moine à l’autre, « car l’ordre
des vices et leur importance diffèrent d’âme à âme »
(Conf. V, 27).

13. Le lexique grec-français (Ictus) donne au mot dókimos, « accepté », « approuvé »,
une explication intéressante que l’on peut résumer ainsi : dans le monde ancien, toute
la monnaie était fabriquée en fondant du métal dans des moules, et après démoulage
il était nécessaire d’enlever les bavures. Mais une fois les pièces en circulation, beaucoup
continuaient à les rogner pour récupérer un peu de métal (en un siècle, plus de
quatre-vingts lois ont été promulguées à Athènes pour arrêter la pratique du rognage
des pièces). Le changeur intègre qui n’acceptait pas de fausse monnaie et ne mettait
en circulation que des pièces au bon poids, non rognées, était appelé dókimos,
« approuvé ».


14. Dans les livres V à XII des Institutions, Cassien analyse en détail ces huit vices
principaux et la tactique propre à adapter contre chacun d’eux : 1. la gastrimargie
(gourmandise) (livre V) ; 2. la fornication (livre VI) ; 3. la philargyrie (avarice, amour de
l’argent) (livre VII) ; 4. la colère (livre VIII) ; 5. la tristesse (livre IX) ; 6. l’acédie (anxiété ou
dégoût du coeur) (livre X) ; 7. la cénodoxie (vaine gloire) (livre XI) ; 8. l’orgueil (livre XII).
En cela, il ne fait que reprendre la pensée déjà développée par Évagre. Voir par exemple
Évagre le Pontique, Traité pratique ou Le moine, trad. et comm. A. et C. Guillaumont,
t. II, coll. « Sources chrétiennes » 171, Paris, 1971, ch. 6-14 sur les huit vices, et ch. 15-33
sur la manière de les combattre.


Ainsi la stratégie générale préconisée est bien la même pour tous :
bien connaître son adversaire, ses manoeuvres et, comme le gladiateur15,
attaquer d’abord les adversaires les plus forts (les vices
dominants) pour s’assurer ensuite aisément la victoire sur les
adversaires les moins forts. Mais c’est à chaque moine de bien se
connaître, de repérer la nature des tentations dont il souffre
davantage, pour savoir quel vice il doit combattre en premier :
« Ces huit principaux vices font ensemble la guerre à tout
le genre humain ; mais leurs attaques ne se présentent pas de la
même manière chez tous indistinctement. Ici, c’est l’esprit de
fornication qui obtient le premier rang ; là, domine la colère.
La vanité revendique le sceptre chez celui-ci ; chez celui-là, l’orgueil
détient la souveraineté. Et bien que chacun de nous ait à
subir les assauts de tous, ce n’est pas de la même manière ni selon
le même ordre que nous en sommes travaillés. »
(Conf. V, 13) ;

« N’oublions pas que l’ordre à suivre dans cette lutte n’est pas
identique pour tous. L’attaque ne se présente pas uniformément
de la même manière, et c’est à chacun d’ordonner le combat selon
l’ennemi qui le presse davantage […] c’est d’après le vice qui tient
chez nous le premier rang et selon que l’exige le mode de l’attaque
que nous devons régler notre tactique. »
(Conf. V, 27).

Cette première image des « changeurs de monnaie » nous
a donc orientés d’emblée vers une compréhension bien parti-
culière de ce qu’est le discernement des esprits. Opérer ce
discernement, le plus fin possible, sur chacune de nos pensées,
c’est s’engager dans un combat quotidien ; c’est opter, choisir,
combattre le mal (le vice, le faux, l’ivraie) pour s’attacher au bien

15. Voir par exemple Conf. V, 14 : « Que chacun, après avoir reconnu le vice qui le serre
de plus près, institue de ce côté principalement le combat, et observe avec toute l’attention
et la sollicitude dont il est capable ses démarches offensives ! […] ». Puis, après
avoir triomphé de ce premier vice : « que l’on sonde alors derechef, du même regard
attentif, les secrets détours du coeur, afin d’élire parmi les autres vices celui que
l’on reconnaîtra pour être le plus terrible, et que l’on mette en branle contre lui plus
spécialement toutes les armes de l’esprit. Après avoir toujours de la sorte surmonté les
plus redoutables, on aura vite et facilement raison des autres ; l’âme voit grandir sa force
avec ses triomphes, et devant des adversaires de plus en plus faibles, la lutte se change
aussitôt pour elle en victoire. Ainsi en agissent les gladiateurs […] Par une semblable
méthode, étouffons premièrement les passions les plus fortes, pour en venir graduellement
aux plus faibles ; et nous obtenons, sans courir le moindre danger, une victoire
complète. ».Ne concluons pas trop vite, à partir de tels passages, à un semi-pélagianisme
de Cassien. Tout aussi nombreux sont les passages où il souligne que la victoire
du moine dans ce combat ne peut venir que de la grâce (Conf. V, 14-15, etc.).



(la vertu, le vrai, le bon grain), c’est-à-dire à tout ce qui contribue
à nous établir dans le règne du Christ. Or nous allons voir maintenant
que la discretio joue égalementsur un deuxième registre absolument capital :
non plus celui du combat, du choix entre le bien et le mal, mais celui de la mesure,
de la modération qui consiste à tenir toujours le juste milieu en se
gardant des excès contraires.
La discretio, dit Cassien, est comme
« le gouvernail de notre vie », qui seul permet d’avancer sans
s’écarter à droite ni à gauche de la voie royale qui conduit à Dieu.
« Il nous faut donc, à travers le flot tumultueux des tentations,
utiliser sous le souffle de l’Esprit du Seigneur la discrétion comme
un gouvernail pour suivre le chemin de la vertu avec une grande précaution,
sachant que nous nous briserons aussitôt contre les rochers
si nous dévions tant soit peu à droite ou à gauche… »
(Inst. XI, 4)
Quel est le lien entre ces deux visages de la discretio, à première
vue si différents, et comment se fait le passage de l’un à
l’autre ? La suite de notre étude nous éclairera peut-être…
(à suivre)

- Marie-David Weill, s.a.s.j.
Soeurs apostoliques de Saint-Jean
Pilies g. 1,
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MichelT

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Re: Le discernement des esprits chez saint Jean Cassien

Message par jaimedieu le Sam 27 Sep 2014 - 18:05

Merci pour ce texte très enrichissant. J'espère que vous serez en mesure de donner la suite!
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jaimedieu

Féminin Date d'inscription : 02/03/2011
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