MÉDITATIONS SUR LA VIE JESUS-CHRIST TRADUITES DE SAINT BONAVENTURE - 14 eme siecle

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MÉDITATIONS SUR LA VIE JESUS-CHRIST TRADUITES DE SAINT BONAVENTURE - 14 eme siecle

Message par MichelT le Mar 14 Fév 2017 - 2:12

MÉDITATIONS SUR LA VIE JESUS-CHRIST TRADUITES DE SAINT BONAVENTURE

PAR M. LEMAIRE-ESMANGARD,

ANCIEN ÉLÈVE DE L'ÉCOLE POLYTECHNIQUE. Vers l`année 1300 en latin – traduction en français - Année 1851

AVANT-PROPOS DE SAINT BONAVENTURE,

Dans les panégyriques qui ont été faits des vertus et des mérites de sainte Cécile, on lit qu'elle portait constamment caché dans son sein l'Évangile de Jésus-Christ. Ce qui semble signifier qu'elle avait choisi dans l'Évangile quelques traits de la vie de Notre Seigneur plus propres à exciter sa piété, qu'elle les méditait nuit et jour avec une grande pureté et une grande droiture de cœur, avec une singulière et fervente attention, et que, reprenant et recommençant sans cesse ces Méditations, les ruminant doucement et les savourant avec délices en elle-même, elle les déposait au fond de son cœur. Je vous conseille d'en faire autant. Car je crois que , de tous les exercices de la vie spirituelle , cette pratique est la plus nécessaire , la plus utile et la plus capable de nous élever au plus haut degré de la perfection. En effet vous ne trouverez nulle part , aussi bien que dans la vie si pure et si parfaite de Jésus-Christ , les enseignements dont vous avez besoin pour vous prémunir contre les attraits des choses vaines et périssables, contre les tribulations (malheurs) et les adversités , et contre les dangers auxquels vous exposent les tentations de vos ennemis et vos propres passions.

Il est évident que la Méditation fréquente et habituelle de la vie de Jésus-Christ donne à notre âme une telle familiarité, une si grande confiance, un si parfait amour, qu'elle n'éprouve plus pour le reste que dégoûts et que mépris. Elle y puise en outre les lumières et les forces qui lui sont nécessaires pour faire ce qui lui est commandé et pour éviter ce qui lui est défendu. Je dis d'abord que la Méditation continuelle de la vie de Notre Seigneur fortifie et affermit notre âme contre l'attrait des choses vaines et périssables , comme on le voit dans ce que nous rapportions ci-dessus de sainte Cécile dont le cœur était si rempli des exemples de la vie de Jésus-Christ, qu'aucune chose vaine n'y pouvait pénétrer; ce qui fit qu'assistant un jour à l'une de ces cérémonies nuptiales où se trouvent tant de pompeuses vanités , le bruit des instruments ne put l'empêcher de rester constamment occupée de Dieu auquel elle adressait ces paroles : « Seigneur , conservez-moi la pureté du corps et du cœur, afin que je ne sois pas éternellement confondue. »

Secondement, la Méditation de la vie de Jésus-Christ fortifie contre les tribulations et les adversités , comme on le voit dans les Martyrs. Ce qui fait dire à saint Bernard : «  C'est en pensant avec beaucoup de dévotion aux plaies de Jésus-Christ , c'est en s'y fixant par une continuelle Méditation que l'on puise la force de supporter les supplices. Là, le corps tout couvert de plaies, les entrailles déchirées par le fer , le Martyr tressaille d'allégresse comme sur un char de triomphe. Et où est donc l'âme de ce Martyr ? Dans les plaies de Jésus- Christ; oui, dans ses plaies ouvertes pour le recevoir. Si elle demeurait en elle-même, pensant à elle-même, assurément elle sentirait l'atteinte du fer , elle ne pourrait supporter la douleur, elle succomberait et trahirait sa foi. » Telles sont les paroles de saint Bernard.

Voilà pourquoi non-seulement les Martyrs , mais aussi les Confesseurs ont eu et ont encore tous les jours tant de patience dans leurs tribulations et leurs infirmités. Lisez la vie de saint François et celle de la vierge sainte Claire , votre Mère et votre guide , et vous pourrez voir comment , au milieu des tribulations , des peines et des infirmités les plus multipliées , ils se montrèrent non seulement patients, mais pleins de joie.

Les personnes qui vivent saintement vous offrent tous les jours le même spectacle ; ce qui vient de ce que leurs âmes n'étaient et ne sont , pour ainsi dire, pas unies à leur corps , mais à Jésus-Christ, par une pieuse méditation de sa vie. Je dis en troisième lieu que cette Méditation nous instruit si parfaitement de ce que nous devons faire, que nous n'avons à craindre ni les attaques de nos ennemis , ni les égarements de nos passions , et cela parce que cette pratique nous élève à la perfection de toutes les vertus.

Car où trouverait-on , aussi bien que dans la vie du Maître de toutes les vertus , des exemples et des leçons d'extrême pauvreté, de parfaite humilité , de profonde sagesse, d'oraison, de douceur, de patience, d'obéissance et de toutes les autres vertus ? Sur quoi saint Bernard dit ces courtes paroles : « C'est donc en vain que l'on travaille à acquérir les vertus , si l'on se flatte de les trouver autre part qu'en Celui qui en est le Maître. Sa doctrine est la source féconde de la sagesse , sa miséricorde le fondement de la Justice , sa vie le miroir de la tempérance et sa mort le signe glorieux de la force et du courage. »

Concluons donc de ce que dit saint Bernard que celui qui suit Jésus- Christ ne peut ni être trompé, ni s'égarer. En méditant souvent ses vertus, le désir ardent de les imiter et de les acquérir s'allume dans le cœur; bientôt la vertu brille en nous d'un si vif éclat que l'on semble revêtu de sa lumière et que l'on sait discerner la vérité de l'erreur. De là vient que plusieurs, quoiqu' ignorants et sans instruction, ont pénétré les plus grands mystères de Dieu.

Où pensez-vous que saint François ait puisé toutes les vertus qui abondaient en lui , une intelligence si éclairée des saintes Écritures, une si parfaite connaissance des ruses de nos ennemis et de celles de nos passions , sinon dans le commerce habituel qu'il entretenait par la méditation avec Jésus-Christ son divin Maître ? C'est parce qu'il s'était appliqué, avec tant d'ardeur, à se rendre semblable à Lui qu'il en devint comme la copie la plus vivante. Car il l'imitait le plus parfaitement qu'il le pouvait dans toutes les vertus. Et Jésus ayant enfin complété et perfectionné cette ressemblance par l'impression de ses sacrés stigmates, le transforma entièrement en lui-même.

Vous voyez donc à quelle élévation peut conduire la Méditation de la vie de Jésus-Christ; ajoutez encore qu'elle est comme un échelon qui nous aide à monter jusqu'aux degrés les plus sublimes de la contemplation , parce qu'on y trouve une onction qui, purifiant et élevant peu à peu notre âme, lui communique sur toute chose une science dont nous nous occuperons plus tard. Maintenant j'ai pensé à vous offrir ce traité comme une espèce d'introduction à la méditation de la vie de Jésus-Christ.

Mais j'aurais voulu que ce travail vous fût offert par une main plus habile et plus expérimentée ; car je reconnais mon incapacité, surtout en pareille matière. Toutefois pensant que, sur ce sujet , je ferais mieux de dire , bien ou mal, quelque chose que de garder entièrement le silence, je vais, quelle que soit mon impuissance, essayer de m'entretenir familièrement avec vous dans un langage simple et sans recherche, tant pour que vous puissiez mieux saisir ce que je vous dirai que pour vous porter à y chercher plutôt ce qui nourrit l'âme que ce qui charme l'oreille. Car ce n'est point à de belles phrases , mais à la méditation de la vie de Jésus-Christ qu'il faut ici s'attacher. Et je me sens encouragé par l'opinion de saint Jérôme dont voici les paroles : « Un langage simple et commun pénètre jusqu'au cœur; un discours élégant ne sert qu'à repaître l'oreille. »

Au reste , j'espère que , malgré ma faiblesse et votre inexpérience, je ne vous serai pas tout-à-fait inutile, et ce qui fortifie cette espérance , c'est que , si vous voulez vous appliquer assidument à ces méditations , Celui qui en est l'objet , Notre Seigneur, vous apprendra lui-même à les faire. Mais ne pensez pas que l'on puisse méditer ou que l'on ait écrit toutes les paroles ou toutes les actions de Jésus telles qu'il les a réellement dites ou faites. Toutefois je me propose, pour vous toucher davantage, de vous présenter
les choses comme si elles se passaient actuellement sous vos yeux, comme on peut croire qu'elles sont réellement arrivées ou qu'elles ont pu arriver , en se les figurant à l'aide de quelques représentations imaginaires que l'esprit conçoit de diverses manières.

Car il nous est permis de recourir aux différents moyens qui nous semblent les plus propres à faciliter la méditation, l'exposition et l'intelligence des saintes Écritures , pourvu cependant qu'il n'y ait rien de contraire à la vérité des faits , à la justice, à l'enseignement de l'Église, à la foi et aux bonnes mœurs. Lors donc que je vous dirai : « Jésus a ainsi parlé , Jésus a fait cela, » ou que j'entrerai dans quelqu'autres détails, si cela n'est pas dans l'Évangile, ne donnez pas plus de foi à mes paroles que n'en exige une pieuse méditation , c'est-à-dire recevez-les comme si je vous disais : « Pensez que Jésus a fait et dit cela , » et ainsi dans tous les cas semblables. Si donc vous voulez retirer quelque fruit de ces méditations, imaginez-vous que vous êtes aussi présente à ce qu'on vous rapporte avoir été dit ou fait par Notre Seigneur Jésus- Christ que si vous l'entendiez de vos oreilles et le voyiez de vos yeux, c'est-à-dire avec tous les sentiments affectueux, avec l'attention , la délicieuse émotion et le recueillement dont vous êtes capable, éloignant de vous tout autre soin , toute autre sollicitude. Je vous prie donc , ma chère Fille , de recevoir avec joie et de méditer avec encore plus de joie, de dévotion et d'empressement, ce travail que j'ai entrepris pour la gloire de Jésus-Christ , votre profit spirituel et ma propre utilité.

Il faudrait parler d'abord de l'Incarnation ; mais il m'a semblé que nous pouvions méditer quelques évènements qui se sont passés avant l'Incarnation , soit dans le Ciel à l'égard de Dieu et de ses saints Anges, soit sur la terre à l'égard de la très-glorieuse Vierge; et c'est aussi par-là que nous allons commencer.

LES MÉDITATIONS de la Vie DE JÉSUS-CHRIST.

(dimanche)

CHAPITRE I.

PRESSANTE INTERCESSION DES ANGES EN NOTRE FAVEUR.

Depuis très-longtemps , plus de cinq mille ans , le genre humain demeurait enseveli dans un abîme de misère; nul homme, à cause du péché d'Adam, ne pouvait s'élever à la céleste patrie. Touchés d'un si grand malheur et désirant réparer leurs propres désastres, les bienheureux Esprits angéliques, à l'approche de la plénitude des temps , rassemblés tous et prosternés devant le trône de l'Éternel , renouvelèrent avec plus de ferveur les instances que, tant de fois, ils avaient déjà faites et lui adressèrent les supplications suivantes : « Seigneur , votre Majesté sainte , pour manifester son infinie bonté, daigna former l'homme créature raisonnable dans le dessein de l'élever avec nous au séjour de votre gloire , et de réparer ainsi les pertes que nous ont fait éprouver la chute des mauvais Anges; mais, vous le voyez, voilà que tous périssent; nul ne peut se sauver, et, dans le cours de tant de siècles, tous les enfants d'Adam sont devenus la proie de nos ennemis.  Ainsi, ce ne sont point nos légions ravagées , ce sont les abîmes de l'enfer qu'ils vont combler en foule. Pourquoi donc, Seigneur , les avez-vous créés ? Pourquoi livrer à la fureur des esprits immondes des âmes qui confessent votre nom (1)?

Et si jusqu'à présent votre justice l'a ainsi voulu , les jours de votre miséricorde ne sont-ils pas arrivés ? Si l'imprudence des premiers humains leur a fait transgresser votre sainte loi , votre miséricorde ne peut-elle pas tout réparer? Souvenez-vous que vous avez créé les hommes à votre image. Ouvrez avec bonté votre main et comblez-les de vos miséricordes. Comme les yeux des serviteurs fidèles s'attachent aux mains de leurs maîtres (2), ainsi les regards de vos enfants restent fixes sur vous jusqu'à ce que, touché de compassion , vous apportiez aux misères du genre humain un remède salutaire. »

(1) Psaume 73. — (2) Psaume 122.



CHAPITRE II.

DÉBAT ÉLEVÉ ENTRE LA MISÉRICORDE ET LA JUSTICE, LA VÉRITÉ ET LA PAIX.

Après cette prière , la Miséricorde et la Paix réunies pressaient le cœur du Père céleste de soulager tant de maux ; mais la Vérité et la Justice le poussaient en sens inverse. Aussi s'engagea-t-il entr'elles un grand débat que saint Bernard rapporte dans un long et admirable discours dont,' autant que je le pourrai, je vais brièvement retracer les principaux traits. Car j'ai dessein de citer fréquemment dans cet opuscule les délicieuses paroles de ce grand saint, en les abrégeant , pour l'ordinaire , afin d'éviter les longueurs. Or voici le sommaire de ce qu'il dit à ce sujet(l) :

La Miséricorde disait donc à Dieu : « Rejetterez- vous , Seigneur, vos enfants pour jamais, ou plutôt oublierez vous toujours de leur pardonner (2) ? » Et ces paroles, elle ne cessait de les répéter. Le Seigneur répondit :«Appelez vos sœurs qui, vous le savez, sont disposées à vous contredire et entendons-les à leur tour. » On les appela, et la Miséricorde commença ainsi : « Votre créature intelligente, l'homme est malheureux , et sa misère est si grande , qu'elle ne peut se passer de la bonté compatissante de son Dieu ; le jour du pardon est arrivé, bientôt il va passer. » La Vérité répliqua : « Seigneur , il faut accomplir la sentence que vous avez prononcée : qu'Adam meure tout entier avec tous ceux qu'il renfermait en lui-même au moment où sa main coupable osa toucher au fruit défendu. » La Miséricorde insista : « Seigneur , pourquoi m'avez-vous faite ? et la Vérité ignore-t-elle que vous m'anéantissez si vous ne pardonnez jamais ? » La Vérité dit au contraire : « Si le coupable échappe à votre sentence, votre Vérité périt aussi et cesse d'être éternelle. »

(I) Discours Ier. De Annuntiatione. — (2) Ps. 76.


La décision de la question fut alors remise au Fils de Dieu. La Vérité et la Miséricorde répétèrent devant lui les mêmes arguments, et la Vérité ajoutait : « Je confesse Seigneur, que la Miséricorde est animée d'un zèle louable , mais ce zèle n'est pas selon la justice, puisqu'elle aime mieux épargner le coupable que sa propre sœur. — Et vous, dit la Miséricorde, vous n'épargnez ni l'une ni l'autre, car l'excès de votre indignation contre le coupable vous conduit à sacrifier votre sœur avec lui ». Mais la Vérité alléguait avec non moins de force : « Seigneur, cet argument se tourne contre vous-même, et s'il triomphe , il est à craindre qu'il n'ait pour résultat d'anéantir la parole de votre Père. » La Paix dit à son tour : « Mettez fin à ces débats , ils sont peu convenables entre les Vertus. »

C'était là une grave discussion, solidement et fortement motivée de part et d'autre. On ne voyait pas comment la Miséricorde et la Vérité pourraient subsister à la fois à l'égard de l'homme. Le Roi traça son jugement qu'il donna à lire à la Paix alors plus rapprochée de lui; il était conçu en ces termes : « L'une de vous dit : Je suis anéantie si Adam n'est livré à la mort ; l'autre s'écrie : Je péris, s'il n'obtient grâce. Pour contenter l'une et l'autre , que la mort soit désormais un bien. » A ces paroles de la Sagesse suprême, on s'étonne et l'on consent universellement à ce qu'Adam subisse la mort en obtenant miséricorde.

Mais on demande comment cette mort, dont le seul nom fait frémir, pourra devenir un bien. Le roi répond, (1) : « La mort des pécheurs est très-mauvaise, mais la mort des saints est précieuse, et la porte de la vie (2). Que l'on me trouve un juste qui , sans être sujet à la mort, consente à mourir par charité pour ses frères, et alors ce juste triomphera de la puissance de la mort et ouvrira par elle un passage à ceux qu'il aura délivrés. »

(1) Ps.33. — (2) Ps. 113.


Cette décision satisfit les Vertus. « Mais, dirent-elles , où trouver un juste si charitable? » Alors la Vérité descendit de nouveau sur la terre, et la Miséricorde demeura dans le ciel ; car, dit le prophète, votre Miséricorde, Seigneur, remplit les Cieux et votre Vérité s'élève jusqu'aux nues (1).

La Vérité parcourt donc l'univers et n'y peut trouver un seul homme sans tache , pas même l'enfant qui vient de naître (2). De son côté, la Miséricorde explore soigneusement l'immensité des cieux , et n'y découvre personne qui eût assez de charité pour faire un si grand sacrifice; car nous sommes tous des serviteurs de Dieu, et lorsque nous faisons quelque bien, nous devons dire avec saint Luc : Nous ne sommes que des serviteurs inutiles (3) . Or, n'ayant pu trouver personne qui fût assez charitable pour donner sa vie afin de sauver des serviteurs inutiles (4), les deux Vertus se réunirent, au jour marqué devant le roi , plus inquiètes encore qu'elles ne l'étaient avant leur séparation. Voyant qu'elles n'avaient pas trouvé ce qu'elles désiraient, la Paix leur dit : Vous ne savez rien, vous ne pensez à rien (5). Il n'est pas d'homme qui fasse le bien , il n'y en a pas même un seul. Mais que celui qui nous propose une telle difficulté nous aide à la résoudre.  Le Roi comprit ce vœu et dit : « Je me repens d'avoir fait l'homme (6); mais c'est moi qui expierai le crime de ma créature rebelle. Puis , ayant appelé l'archange Gabriel , il lui dit : Allez , dites à la fille de Sion : Voici que votre Roi vient à vous plein de douceur et de miséricorde (7). » Là finit le récit de saint Bernard.

(1) Ps. 35. — (2) Joh., 23. — {3) Saint Luc, 18. —
(4) Saint Jean., 18. — (5) Ps. 13. — (6) Genèse, 7. —
(7) Zach., 9.

Comprenez donc à quel danger nous a exposé et nous expose encore le péché, et combien il est difficile de trouver un remède à un si grand mal. Pour sortir d'embarras, les Vertus s'accordèrent à choisir spécialement la personne du Fils. Car d'un côté la Miséricorde et la Paix n'osaient en quelque sorte s'adresser à la personne du Père, dont la puissance leur paraissait trop redoutable; d'autre part, la Justice et la Vérité hésitaient de recourir au Saint-Esprit, à cause de sa bonté infinie ; la personne du Fils fut donc acceptée comme terme moyen entre ces deux extrêmes. Ce que je dis ici ne doit pas être pris au pied de la lettre, mais comme une approximation de ce qui s'est passé. Alors s'accomplirent ces paroles du prophète : La Miséricorde et la Vérité se sont rencontrées , la Justice et la Paix se sont embrassées (1). Et c'est ainsi que nous pouvons méditer ce qui s'est alors passé dans le ciel.

(1) Ps. 84


CHAPITRE III.

DE LA VIE DE LA SAINTE VIERGE ET DES SEPT DEMANDES QU'ELLE ADRESSAIT A DIEU.


Quant à la sainte Vierge , en qui s'opéra le mystère de l'Incarnation , nous pouvons méditer sa vie. Vous y verrez qu'à l'âge de trois ans , Marie fut, par ses parents, consacrée au temple, où elle demeura jusqu'à sa quatorzième année ; et si nous voulons savoir ce qu'elle y fit, nous pouvons l'apprendre par les révélations qu'elle en fit elle-même à l'une de ses plus fidèles servantes que l'on croit être Sainte Élisabeth (1), dont nous célébrons la fête avec tant de solennité. Entre autres détails, on y trouve ce qui suit : «Aussitôt, dit Marie, que mes parents m'eurent laissée dans le temple, je résolus intérieurement de considérer désormais Dieu comme mon père. Dans ma pieuse sollicitude , je cherchais souvent par quel moyen je pourrais plaire au Seigneur, et mériter ainsi qu'il daignât m'accorder sa grâce. A cet effet, je me fis instruire de la loi sainte de mon Dieu.

Mais , de tous les préceptes de la loi divine , mon cœur s'appliqua à garder particulièrement les trois suivants : 1° Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de toute votre âme, de tout votre esprit et de toutes vos forces. 2° Vous aimerez votre prochain comme vous-même. 3° Vous haïrez le démon , ( l`ange déchu)  votre ennemi. J'eus toujours , dit Marie , ces trois préceptes présents à l'esprit, et avec eux, en même temps, l'intelligence des vertus qu'ils prescrivent. C'est ainsi, ma fille, que vous devez faire vous-même; car on ne peut avoir aucune vertu , si l'on n'aime Dieu de tout son cœur. Cet amour, en effet, est la source féconde de la grâce sans laquelle aucune vertu ne peut germer ni se conserver dans une âme, mais s'échappe bientôt comme une vapeur légère , si l'on ne hait souverainement ses ennemis , je veux dire les vices et les péchés. Ainsi, que celui qui veut obtenir et conserver la grâce , règle en lui, comme il convient, et cet amour et cette haine. Je veux donc que vous fassiez exactement ce que je faisais moi-même.


(1) Sainte Élisabeth de Hongrie. — Lisez la vie de cette grande sainte, si admirablement écrite par M. le comte de Montalembert.

Or , j'avais l'habitude de me lever au milieu de la nuit et d'aller me prosterner devant l'autel du temple; et là, avec tous les désirs, toute la volonté, toute l'ardeur dont j'étais capable , je demandais à celui qui peut tout, la grâce d'observer ces trois préceptes et tous les autres commandements de la loi , et , me tenant toujours au pied de l'autel , j'adressais au Seigneur les sept demandes suivantes. 1° Je lui demandais la grâce dont j'avais besoin pour accomplir ce précepte de charité qui consiste à l'aimer de tout son cœur, et le reste; 2° la grâce d'aimer le prochain comme Dieu le veut et l'entend, et de m'affectionner à tout ce qui lui plaît et qu'il aime; 3° je le conjurais de me faire détester et fuir tout ce qui lui déplaît; 4° je lui demandais l'humilité, la patience, la bonté, la douceur et toutes les vertus qui pourraient me rendre agréable à ses yeux ; 5° je le suppliais de me faire connaître le moment où viendrait cette Vierge bienheureuse qui devait engendrer le Fils de Dieu, de me conserver des yeux pour la voir, une langue pour la louer, des mains pour la servir, des pieds pour exécuter ses ordres, des genoux pour adorer le Fils de Dieu incarné dans son sein virginal ; 6° je lui demandais la grâce de me conformer aux ordres et aux dispositions du Grand-Prêtre préposé à la garde du temple; 7° enfin, je le priais de conserver, pour son service , le temple et tout son peuple. »


Ainsi parla Marie à la servante du Seigneur. Élisabeth lui dit : « 0 mon aimable souveraine, n'étiez-vous donc pas pleine de grâces et de vertus.»«Sois convaincue , répondit la bienheureuse Vierge , que je me regardais comme aussi coupable, aussi méprisable et aussi indigne de la grâce de Dieu que toi-même; voilà pourquoi je sollicitais avec tant d'instance la grâce et les vertus. »

Marie me dit encore : « Tu crois peut-être , ma fille, que j'ai obtenu sans peine toutes les grâces dont j'ai été favorisée ; mais il n'en est pas ainsi. Je t'assure , au contraire, qu'à l'exception de la sanctification dont je fus prévenue dès ma Conception, je n'ai reçu de Dieu aucunes grâces, faveurs ou vertus sans les avoir sollicitées par de vives instances , de continuelles prières , d'ardents désirs, une profonde piété, des larmes m abondantes et de grandes mortifications , m'appliquant sans cesse, selon mes lumières et mon pouvoir, à ne dire ou penser que ce qui pouvait plaire au Seigneur. Sois assurée , ajouta-t-elle , que sans la prière et la mortification des sens , l'âme ne peut recevoir aucun écoulement de la grâce; mais quand nous avons offert à Dieu tout ce dont nous sommes capables dans notre indigence, il vient lui-même en notre âme, et l'enrichit de ses dons suréminents. L'âme semble alors défaillir en elle-même; elle oublie tout le passé , et ne se souvenant plus d'avoir fait ou dit rien qui puisse plaire au Seigneur, elle se croit encore plus vile et plus méprisable qu'elle ne le fut jamais. »

Là finissent les révélations de Marie sur sa vie. Mais saint Jérôme écrit sur le même sujet : « La bienheureuse Vierge avait ainsi réglé l'emploi de son temps ; depuis le matin jusqu'à la troisième heure elle vaquait uniquement à la prière ; elle s'occupait d'un travail extérieur depuis la troisième jusqu'à la neuvième heure ; puis elle reprenait l'exercice de la prière qu'elle n'interrompait qu'à l'apparition de l'Ange, de la main duquel elle avait coutume de recevoir sa nourriture, et elle croissait en piété et en amour de Dieu. Aussi était-elle la première dans les saintes veilles , la plus instruite dans la connaissance de la Loi divine , la plus humble entre les humbles, la plus habile au chant des psaumes , la plus éminente en charité , la plus éclatante en pureté et la plus parfaite en toutes sortes de vertus : car sa constance était imperturbable, et quoiqu'elle s'efforçât tous les jours de s'élever à une plus haute perfection, la moindre agitation de l'âme ne parut jamais dans sou air ou dans ses paroles ; sa conversation était pleine de tant de grâces , qu'il était facile de connaître que Dieu réglait tous ses discours. Elle persévérait dans l'oraison et la méditation de la Loi de Dieu. Dans sa sollicitude pour ses compagnes , elle veillait à ce qu'aucune d'elles n'offensât Dieu dans ses paroles , à ce qu'aucune ne se livrât à une joie trop bruyante , à ce qu'aucune n'adressât à une autre des paroles de mépris ou d'orgueil. Elle bénissait Dieu en toute chose; et, pour ne point cesser de le faire, elle répondait aux salutations qu'on lui adressait : Rendons grâces à Dieu. Ainsi c'est à elle que remonte l'usage où sont tous les saints personnages de répondre, Deo gratias, à ceux qui les saluent. La nourriture qu'elle recevait de la main de l'Ange suffisait pour réparer ses forces , et elle distribuait aux pauvres les aliments que lui donnaient les Prêtres du Temple. Tous les jours, on voyait l'Ange du Seigneur s'entretenir avec elle avec autant de déférence qu'on en a à l'égard de la plus tendre sœur ou de la mère la plus chérie.»


Voilà tout ce que dit saint Jérôme. A l'âge de quatorze ans , la sainte Vierge Marie fut fiancée à Joseph , par l'inspiration de Dieu , puis elle revint à Nazareth ; vous trouverez les détails de ces circonstances dans la légende de sa Nativité. Voilà ce que nous pouvons méditer sur les évènements antérieurs à l'Incarnation de Notre Seigneur Jésus-Christ: repassez-les souvent dans votre esprit et mettez-y vos délices, les gravant avec amour dans votre mémoire et les réduisant en pratique, car ils sont très-édifiants. Maintenant passons à l'Incarnation.


Dernière édition par MichelT le Mar 14 Fév 2017 - 18:46, édité 3 fois

MichelT

Date d'inscription : 06/02/2010

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Re: MÉDITATIONS SUR LA VIE JESUS-CHRIST TRADUITES DE SAINT BONAVENTURE - 14 eme siecle

Message par MichelT le Mar 14 Fév 2017 - 2:34

CHAPITRE IV.

DE L'INCARNATION DE JÉSUS-CHRIST.

Lors donc que le temps fut pleinement accompli , ou plutôt lorsque , cédant à l'amour qu'elle portait aux hommes , pressée par sa miséricorde et par les instances des saints, l'adorable Trinité eût résolu, après la retour de la sainte Vierge à Nazareth , de mettre à exécution le dessein qu'elle avait formé d'opérer le salut du genre humain par l'Incarnation du Verbe, le Tout-Puissant appela l'Archange Gabriel et lui donna cet ordre : « Va trouver Marie, notre fille bien-aimée, fiancée à Joseph, et dis-lui que, ravi du charme de ses vertus, mon Fils l'a choisie pour sa Mère. Demande-lui de consentir avec joie à le recevoir dans son sein ; car j'ai résolu d'opérer par son entremise le salut du monde et de pardonner l'outrage que m'a fait le premier homme. »

Arrêtez-vous ici et souvenez-vous de ce que je vous ai dit précédemment, afin de pouvoir assister en esprit à tout ce qui se dit et se fait en ce moment. Représentez-vous donc le Seigneur et considérez-le, autant qu'il est possible de voir un être incorporel; contemplez-le comme un grand roi , assis sur un trône élevé , prononçant ces paroles d'un air doux, tendre et paternel, comme prêt à se réconcilier ou comme déjà réconcilié avec ses enfants ; figurez-vous aussi l'Archange Gabriel , qui , d'un air gracieux et satisfait, fléchissant les genoux, baissant les yeux avec une crainte respectueuse , écoute attentivement les ordres du Seigneur son Dieu. Plein d'une douce allégresse, l'Archange se lève à l'instant, et d'un vol rapide , il se précipite du haut des cieux , et le voici en un moment, sous une forme humaine, en présence de la Vierge Marie qu'il trouve retirée dans la chambre de sa petite maison de Nazareth. Mais quelle que fût la vitesse de sa course , Dieu le devança près de Marie , et il trouva la sainte Trinité prévenant ainsi l'ambassadeur céleste.

Car remarquez bien que, quoique le Fils de Dieu se soit seul revêtu de notre nature , la Trinité tout entière coopéra à la grande œuvre de l'Incarnation, à-peu-près comme si deux personnes placées aux côtés d'une autre, tenaient les manches de sa robe pour l'aider à s'en vêtir.

Maintenant, considérez avec attention, et, comme si vous étiez vous-même témoin de ce prodige , tâchez de bien comprendre tout ce qui va se dire et se faire. Oh ! qu'elle fut grande alors, et qu'elle doit l'être encore aujourd'hui dans votre méditation, cette humble petite maison où se sont réunis de tels personnages , où se sont accomplis de tels évènements ! Car quoique la sainte Trinité soit partout présente, vous comprenez qu'elle était en quelque sorte spécialement alors en ce lieu , à cause de l'œuvre particulière qu'elle y exerçait. Gabriel s'étant, en fidèle serviteur, approché de Marie, lui dit : « Je vous salue, ô pleine de grâce ; le Seigneur est avec vous , vous êtes bénie entre toutes les femmes.»

Troublée de cette salutation, Marie garda le silence. Son trouble n'était pas causé par le péché , il ne l'était pas non plus par la vue d'un Ange, car elle était accoutumée aux fréquentes apparitions de ces esprits célestes ; mais, comme l'observe l'Évangile , elle se troubla à cause du discours de l'Ange , pensant à la nouveauté de cette salutation si différente de celles qu'elle avait coutume d'entendre ; et , observant que trois éloges y étaient contenus , il était impossible que l'humble Vierge n'en fût pas alarmée. On la louait, en effet, de ce qu'elle était pleine de grâce, de ce que le Seigneur était avec elle, enfin, de ce qu'elle était bénie au-dessus de toutes les femmes.

Or, une personne humble ne peut s'entendre louer sans rougir et sans s'émouvoir. Une honnête et vertueuse pudeur causa donc le trouble de Marie ; elle sentait aussi s'élever dans son cœur quelque doute sur la vérité des louanges qui lui étaient adressées , non par défiance de la sincérité de l'Ange, mais par une disposition particulière aux humbles , qui les portent à oublier leurs mérites et à ne faire attention qu'à leurs défauts. Et c'est ainsi que la considération des uns et des autres contribue à leur avancement , leurs plus sublimes vertus leurs paraissant médiocres et leurs moindres imperfections des vices énormes.

Sagement prudente, modestement timide, elle ne fit donc aucune réponse. Que pouvait-elle en effet répondre ! — Apprenez d'elle à vous taire et à aimer le silence ; c`est une grande et précieuse vertu dont elle vous a donné l'exemple; car ce ne fut qu'après avoir deux fois entendu l'Ange qu'elle fit sa première réponse. Rien en effet n'est plus insupportable dans une Vierge que l'intempérance des paroles.

Or l'Ange , pénétrant le motif de son hésitation , lui dit : « Ne craignez rien, Marie, et ne vous troublez point de mes louanges, car elles vous sont dues ; puisque, non seulement vous avez en vous-même la grâce dans sa plénitude , mais que vous avez recouvré de Dieu ce don précieux et l'avez restitué à tout le genre humain. Voici donc que vous concevrez et que vous enfanterez le Fils du Très-Haut. Celui qui vous a choisie pour sa Mère sera le Sauveur de tous ceux qui espèrent en lui . » Alors, sans accepter, sans rejeter les louanges qui lui étaient adressées ; mais beaucoup plus préoccupée de la manière dont s'opérerait ce prodige , et désirant surtout savoir si sa virginité n'en souffrirait aucune atteinte , elle interrogea l'Ange sur le mode de sa conception , et lui dit : « Comment se fera ce que vous m'annoncez ? car j'ai irrévocablement consacré à Dieu ma virginité , avec la résolution de ne jamais connaître d'homme.»

L'Ange répondit : « Cela s'accomplira par l'opération du Saint-Esprit ; vous en serez remplie d'une manière particulière , et vous concevrez par sa vertu sans perdre votre virginité. C'est pourquoi celui que vous enfanterez sera appelé le Fils de Dieu , auquel d'ailleurs rien n'est impossible ; car voici qu'Élisabeth , votre cousine , quoique stérile et avancée en âge, porte dans son sein , depuis six mois , un fils qu'elle a conçu par la vertu de Dieu. »

Arrêtez-vous, de grâce, et contemplez avec une profonde attention comment la sainte Trinité, présente à cette scène , fixe ses augustes regards sur cette Vierge , sa fille privilégiée, et , dans l'attente de sa réponse et de son consentement , observe avec une affectueuse complaisance sa pudeur, ses dispositions et ses paroles; considérez aussi l'Ange, employant pour la déterminer, le langage circonspect de la prudence et du zèle , s'inclinant respectueusement devant sa souveraine : son air est calme et serein , il l'emplit son message avec une exacte fidélité , il observe attentivement les paroles de Marie , afin d'y répondre avec convenance et d'accomplir dans cette œuvre admirable la volonté du Seigneur. Observez encore la posture humble et timide de la sainte Vierge ; une douce pudeur couvre son front à l'apparition de l'Ange qui la prévient , ses louanges inattendues ne l'élèvent point , ne lui donnent pas meilleure opinion d'elle-même, et lorsqu'elle apprend qu'il va s'opérer en elle des choses si merveilleuses qu'on n'en a jamais annoncé de pareilles à personne, elle les attribue uniquement à la grâce de Dieu.

Apprenez à son exemple à pratiquer la pudeur et l'humilité; car, sans ces vertus, la virginité elle-même est bien peu de chose. La Vierge très-prudente, satisfaite de ce qu'elle vient d'entendre, consent aux propositions de l'Ange et, comme on le voit dans les révélations qu'elle en a faites , elle s'incline avec une profonde soumission , et dit en joignant les mains : Voici la servante du Seigneur; qu'il me soit fait selon votre parole. A l'instant même, le Fils de Dieu se précipite dans le sein de la Vierge bénie, y prend un corps et y demeure tout entier , sans cesser d'être tout entier dans le sein de son Père.

Votre piété peut ici se figurer comment le Fils de Dieu, en acceptant cet acte d'obéissance, ce pénible ministère, s'inclina devant son Père et se recommanda à lui; comment son âme, créée au même instant et unie à son corps, fit de lui un homme parfait, possédant dans une extrême petitesse tous les caractères de l'humanité ; de sorte que , comme les autres enfants, il prenait naturellement de continuels accroissements dans le sein de sa Mère; mais, par une exception particulière, du moment de la conception et sans aucun intervalle de temps , l'âme se trouva unie au corps et les membres parfaitement distingués les uns des autres. C'était donc un homme parfait, un Dieu parfait; et par conséquent, dès lors, tout aussi sage, tout aussi puissant qu'il l'est maintenant.  

Alors Gabriel se prosterna avec Marie; bientôt, se relevant comme elle , après s'être profondément incliné, ainsi qu'il l'avait déjà fait , il prit congé d'elle , disparut , et de retour dans la patrie céleste, il raconta toutes ces choses , qui furent pour ses heureux habitants le sujet d'une joie nouvelle, d'une fête nouvelle et d'une allégresse infinie.

Pour Marie, plus enflammée, plus embrasée que jamais de l'amour de Dieu, ayant la conscience de sa conception miraculeuse, elle s'agenouilla et rendit grâces à Dieu d'un si grand bienfait, le suppliant avec une pieuse humilité de daigner lui donner les lumières nécessaires, afin de pouvoir s'acquitter parfaitement de tout ce qu'elle aurait à faire à l'égard de son Fils. Quant à vous, considérez combien ce jour est solennel; qu'il remplisse votre cœur d'une sainte allégresse et qu'il soit toujours pour vous un jour de joie et de bonheur; car rien de semblable ne s'était vu dans les siècles précédents et ne s'est vu jusqu'à présent.

Cette fête, en effet, est le jour solennel où Dieu le Père célébra les noces de son Fils, s'unissant pour toujours à la nature humaine ; c'est le jour des noces du Fils de Dieu, le jour de sa naissance dans le sein de Marie, présage de celui où il en sortira pour naître dans le monde; c'est le jour de la gloire de l' Esprit-Saint à cause de l'opération unique et admirable de l'Incarnation du Verbe qui lui est attribuée ; c'est en ce jour qu'il commença à manifester sa bonté singulière pour les hommes ; c'est le jour des grandeurs de notre Reine , jour auquel le père la reconnut et l'adopta pour sa Fille, le Fils pour sa Mère, et le Saint-Esprit pour son Épouse ; c'est le jour de la fête solennelle de tous les habitants du ciel , puisqu'il commence la réparation de leurs pertes; mais bien plutôt , c'est le jour de fête de la nature humaine , puisque c'est l'origine de son salut, de sa rédemption , de sa réconciliation ; puisque ce jour la relève et la déifie en quelque sorte; c'est le jour où Dieu le Père commanda de nouveau à son Fils d'achever l'œuvre de notre salut; c'est le jour où le Verbe se précipitant des hauteurs du ciel , s'élança comme un géant pour parcourir sa carrière (1) , et se renferma, comme en un jardin délicieux, dans le sein virginal de Marie ; c'est le jour encore où il daigna se faire l'un d'entre nous , notre frère et le compagnon de notre pèlerinage ; c'est le jour où la lumière véritable est descendue du ciel pour éclairer et dissiper nos ténèbres ; aujourd'hui le pain vivant qui donne la vie au monde est préparé dans le sein de la Sainte-Vierge ; aujourd'hui le Verbe se fait chair afin d'habiter parmi nous (2); aujourd'hui sont enfin entendus et exaucés les cris et les vœux exprimés par les Patriarches et les Prophètes, lorsque dans leurs ineffables désirs ils disaient : Seigneur, envoyez l'Agneau dominateur de la terre , etc. (3) ; et encore : 0 deux, donnez votre rosée (4); et encore : Que ne bridez-vous, Seigneur, les voûtes du firmament pour descendre enfin parmi nous (5); et encore : Seigneur, abaissez la hauteur des Cieux cl descendez sur la terre (6); et encore : Seigneur, montrez-nous votre visage et nous serons sauvés (7) ; et les autres semblables textes des Patriarches et des Prophètes dont l'Écriture est toute remplie , car ce jour fut constamment l'objet de leur attente et de leurs plus ardents désirs.

Ce jour est aussi le principe et le fondement de toutes les solennités, et la source de tout notre bonheur. Car jusque-là le Seigneur, à cause de la désobéissance de nos premiers parents, ne jetait plus sur le genre humain que des regards d'indignation ; mais désormais la vue de son Fils incarné pour les hommes désarmera pour toujours sa colère. Ce jour enfin est considéré comme étant la plénitude des temps. Voyez donc combien cette œuvre est admirable et combien cette fête est solennelle : tout en est délicieux , ravissant, désirable; tout y doit exciter notre dévotion , notre allégresse et les transports de notre joie ; tout y est digne de nos respects et de notre vénération. Méditez donc assidûment ce mystère, prenez-y vos délices, vous y trouverez toujours de nouveaux charmes , et, peut-être, le Seigneur vous en donnera une plus parfaite intelligence.

(1) Ps. 18. — (2) Saint Jean , 1. — (3)Isaï,16. —
(4) Isaï,45. - (5) Isaï,64. — (6) Ps. 143. — (7) Ps.79.


CHAPITRE V.

COMMENT LA SAINTE VIERGE VISITA SAINTE ELISABETH.

origine des cantiques Magnificat et Benedictus.

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Après le départ de l'Ange, Marie se rappelant ce qu'il lui avait appris au sujet de sa cousine Élisabeth, se proposa de la visiter pour lui offrir tout à la fois ses félicitations et ses services. Elle partit donc de Nazareth avec Joseph son époux , pour se rendre au domicile d'Élisabeth , éloigné de Jérusalem d'environ quatorze à quinze milles. La difficulté, la longueur de la route ne la retardent pas , elle marche en toute hâte , parce qu'elle ne voulait pas s'exposer trop longtemps au regard du public : d'où l'on voit que sa grossesse n'appesantissait pas sa marche , comme il arrive aux autres femmes , car Jésus ne fut jamais à charge à sa Mère. Considérez donc ici comment la reine du ciel et de la terre voyage seule avec son époux , sans monture , mais à pied ; elle n'est point suivie d'une multitude de barons ou de soldats, elle n'est point entourée d'une foule de dames d'honneur ou de filles de service ; là , elle s'avance escortée de pauvreté, d'humilité, de pudeur et de l'honorable assemblage de toutes les vertus ; le Seigneur est aussi avec elle , accompagné d'une nombreuse escorte d'honneur, bien différente de la vaine pompe des mondains.

En entrant chez sa cousine, elle la prévient en disant : « Je vous salue, ma sœur Élisabeth ». Pleine de joie et d'allégresse, embrasée de l'Esprit-Saint, Élisabeth se lève, l'embrasse avec une extrême tendresse, et s'écrie dans son ravissement : Vous êtes bénie entre toutes les femmes, et le fruit de vos entrailles est béni; et d'où me vient ce bonheur que la mère de mon Dieu daigne me visiter, etc (1).

Au moment où Marie saluait Élisabeth , l'enfant qu'elle portait dans son sein, saint Jean, fut rempli du Saint-Esprit, Élisabeth en fut aussi remplie; toutefois elle ne le fut pas avant son fils, mais celui-ci lui communiqua de sa plénitude. Ce ne fut pas , à la vérité , par une opération propre du fils sur l'âme de la mère, mais saint Jean , ayant reçu le premier et avec plus d'abondance la grâce du Saint-Esprit , mérita par là que cette brillante effusion s'étendit jusqu'à sa mère, et de même qu'Élisabeth reconnut en Marie son auguste qualité de Mère de Dieu , de même Jean sentit la présence de son Seigneur : voilà pourquoi l'un tressaillit d'allégresse, et l'autre prophétisa. Observée quelle est la puissance des paroles de Marie, puisqu'en les prononçant elle communique à ceux qui les entendent la grâce du Saint-Esprit.

(1) Luc.,1.

Elle était, en effet, si remplie de cette grâce que, par ses mérites, le même esprit remplissait aussi tous ceux qui l'approchaient. Marie, répondit à Élisabeth , en s'écriant : Mon âme glorifie le Seigneur, etc., achevant dans le même moment ce cantique sublime de ravissement et de louange.

Ensuite , se disposant à s'asseoir, l'humble Marie se place à l'endroit le plus bas aux pieds d'Élisabeth ; mais celle-ci se levant à l'instant et ne pouvant souffrir cette déférence, la releva aussitôt et la fit asseoir près d'elle. Alors Marie interroge sa cousine sur le prodige de sa conception , et Élisabeth demande aussi à Marie comment elle est devenue mère. Elles se donnent réciproquement et avec joie des détails sur ces deux conceptions , elles en bénissent le Seigneur, et emploient à lui en rendre grâce plusieurs jours qu'elles passèrent dans une sainte allégresse.

La Sainte Vierge demeura près de trois mois chez sa cousine , lui prodiguant avec humilité et une pieuse révérence tous les secours et tes services qu'elle pouvait lui rendre , comme si elle eût oublié qu'elle était la Mère de Dieu et la Reine de tout l'univers. Qu'elle est sacrée la maison , qu'elles sont saintes la chambre et la modeste couche qu'habitent et où reposent en commun de telles mères , enceintes de tels fils , Marie et Élisabeth , Jésus et saint Jean! Là se trouvent aussi deux vénérables vieillards, Zacharie et Joseph.

Élisabeth étant parvenue au terme de sa grossesse, mit au monde son fils; Marie le prit entre ses bras et s'empressa de lui donner tous les secours que réclamait sa situation. L'enfant la regardait affectueusement comme s'il eût compris ce qu'elle était, et lorsqu'elle le présentait à sa mère , ses yeux se tournaient vers Marie , et il semblait n'avoir de bonheur que dans cette douce contemplation; Marie lui souriait gracieusement, le pressait contre son cœur et le couvrait de ses délicieux baisers.

Voyez quelle fut la gloire de Jean-Baptiste : nul enfant ne fut jamais si honorablement porté. Je pourrais encore citer ici plusieurs autres privilèges considérables dont il fut favorisé; je n'y insiste pas pour le moment. Le huitième jour, l'enfant fut circoncis et reçut le nom de Jean. En ce moment , Zacharie recouvra la parole et prophétisa en ces termes : Que le Seigneur, le Dieu d'Israël , soit à jamais béni, etc., et ce fut ainsi que les deux admirables cantiques Magnificat et Benedictus eurent leur origine dans la maison de Zacharie.

La sainte Vierge qui , dans le dessein de se dérober aux regards des hommes réunis pour la circoncision de saint Jean , se tenait cachée derrière un rideau , écoutait avec une vive attention ce cantique où il était si admirablement parlé de son fils , et toutes ces paroles, elle les déposait soigneusement dans son cœur. Enfin après avoir pris congé d'Élisabeth et de Zacharie , et béni saint Jean, elle retourna à la petite maison qu'elle habitait à Nazareth. Et durant ce voyage, rappelez-vous de nouveau son extrême indigence.

Observez que dans le pauvre asile où elle va rentrer, elle ne trouvera ni pain , ni boisson, ni aucune des choses nécessaires à la vie; car elle n'avait ni argent , ni propriété. Elle vient de passer trois mois chez des parents peut-être fort à l'aise , et elle retourne à sa première pauvreté : la voilà de nouveau réduite à pourvoir à sa subsistance par le travail des mains. Soyez touchée de sa misère et que l'amour de la pauvreté embrase votre cœur



Dernière édition par MichelT le Mar 14 Fév 2017 - 19:07, édité 2 fois

MichelT

Date d'inscription : 06/02/2010

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Re: MÉDITATIONS SUR LA VIE JESUS-CHRIST TRADUITES DE SAINT BONAVENTURE - 14 eme siecle

Message par MichelT le Mar 14 Fév 2017 - 19:00

CHAPITRE VI.

COMMENT JOSEPH FORMA LE DESSEIN DE QUITTER MARIE; ET COMMENT DIEU PERMET QUELQUEFOIS QUE SES PLUS FIDÈLES SERVITEURS SOIENT ÉPROUVÉS PAR LA TRIBULATION.

Or, comme Marie habitait en commun avec Joseph , comme L'enfant Jésus croissait de jour en jour dans le sein de sa Mère , Joseph s' apercevant que son épouse était enceinte , en fut excessivement affligé. Redoublez ici d'attention , car vous y pourrez recevoir plusieurs leçons intéressantes. Si vous ne pouvez comprendre pourquoi le Seigneur voulut que sa Mère eût un époux mortel , et pourtant qu'elle restât toujours vierge , on vous dira que ce fût pour trois raisons : pour que sa grossesse ne la déshonorât pas ; pour la faire soutenir de l'appui et de la société d'un époux; et, enfin, pour cacher au démon ( anges déchus) l'incarnation du Fils de Dieu.

Joseph donc considérait son épouse , et la considérait encore ; son affliction et son trouble étaient grands , et ce trouble qui éclatait dans toute sa personne, il ne pouvait le dissimuler à Marie, et, dans ses soupçons, il détournait d'elle ses regards comme si elle eût été coupable d'adultère. Observez comment Dieu éprouve par la tribulation ses serviteurs fidèles , et les tente pour embellir leur couronne (1). Or , Joseph pensait à quitter secrètement  Marie.

(1) Corinth.,8.

Pourtant on ne peut nier que son éloge ne soit dans l'Évangile, puisqu'on y lit : que c’était un homme juste (1) ; et , en effet, il avait une grande vertu. Car, bien que l'adultère de la femme soit ordinairement considéré par l'époux , comme le comble de l'humiliation et le sujet de la plus violente douleur , Joseph cependant avait la force de se modérer, n'accusait personne, supportait un tel affront avec une invincible patience. Vaincu par la charité et non par la vengeance, il résolut, pour conserver la paix , de quitter secrètement son épouse.

De son côté, Marie n'était pas sans tourments; elle voyait et remarquait les agitations de Joseph,  et en était troublée elle-même. Cependant, par humilité, elle gardait le silence , et n'osait révéler la faveur que le Seigneur lui avait accordée , aimant mieux laisser soupçonner sa vertu que de divulguer les mystères de Dieu , et de dire pour sa justification une seule parole qui pût paraître inspirée par la vanité. Elle se contentait de demander à Dieu qu'il daignât appliquer lui-même le remède convenable et la délivrer, ainsi que son époux, d'une telle tribulation. Vous concevez combien cette épreuve et ces anxiétés étaient pénibles aux deux époux.

Mais le Seigneur consola l'un et l'autre. A cet effet, pendant que Joseph se livrait au sommeil , il lui fit dire par son Ange de rester sans défiance et sans peine près de son épouse, parce qu'elle avait conçu par l'opération du Saint-Esprit. Cet avertissement mit fin à ses angoisses et le remplit de consolation. Dieu nous traiterait comme Joseph, si, dans nos tribulations , nous savions comme lui conserver la patience ; car le Seigneur fait toujours succéder le calme à la tempête , et vous devez être convaincu que , s'il per met quelquefois aux afflictions d'atteindre ses plus fidèles serviteurs, c'est toujours pour leur avantage.

(1) Math., 1


Joseph ayant interrogé Marie sur sa conception miraculeuse , elle lui en fit connaître avec exactitude toutes les circonstances. Plein de joie et de bonheur, Joseph demeura donc près de sa sainte Épouse ; et il est impossible d'exprimer de quel chaste amour il la chérissait , de quels soins fidèles il l'entourait, dans quelle confiante sécurité Marie habitait avec lui , avec quelles délices ils vivaient ensemble dans leur pauvreté.

Le Seigneur Jésus reste donc , comme les autres enfants , renfermé neuf mois dans le sein de sa Mère ; il y reste avec une inexprimable bonté, attendant patiemment le terme prescrit par la nature. Soyez ému de compassion en le voyant s'abaisser pour vous à une humilité si profonde. Que cette vertu devrait vous être chère!  Combien nous devrions craindre de nous enorgueillir de notre rang ou de notre réputation , lorsque le Dieu de toute majesté se réduit à de tels abaissements ! et cette captivité à laquelle il a daigné si longtemps se condamner pour nous dans le sein de sa Mère est un nouveau bienfait pour lequel nous ne pourrions jamais lui montrer assez de reconnaissance.

Mais du moins sentons-en tout le prix au fond du cœur , et , avec tout l'amour dont nous sommes capables , rendons-lui grâce de ce qu'il a daigné nous séparer du monde pour acquitter cette faible partie de la dette et nous consacrer à son service dans une volontaire et perpétuelle réclusion. C'est en effet une faveur purement gratuite que nous n'avions en rien méritée , un bienfait infini , immense , inappréciable et digne de toute notre vénération. Car ce n'est pas pour notre malheur, mais pour notre sûreté, que nous sommes renfermés et placés dans les murs de nos maisons religieuses comme dans une forteresse inexpugnable.

Là, ni les flèches empoisonnées du siècle, ni la fureur des tempêtes de la mer du monde , ne pourront jamais nous atteindre , si nous n'avons la témérité de nous y exposer. Efforçons-nous donc, autant que nous en sommes capables, par le recueillement de l'esprit et par le renoncement à toutes les choses vaines , de nous attacher par la pureté du cœur à notre sainte réclusion , puisque , sans celle de l'esprit , celle du corps est inutile ou peu avantageuse. Partagez aussi la douleur que Notre Seigneur Jésus-Christ eut dès sa naissance et conserva continuellement jusqu'à sa mort, en voyant d'une part que son Père, pour lequel il avait un amour infini, était déshonoré par le culte de préférence que les pécheurs rendaient aux idoles; et de plus en prévoyant , avec une vive compassion , que des âmes créées à sa ressemblance seraient misérablement et presqu'universellement condamnées à la réprobation : et ce supplice du cœur lui paraissait incomparablement plus grand que celui de son corps dans sa Passion ; car il ne s'était livré à l'un que pour échapper à l'autre. Vous voyez quel festin délicieux vous est ici présenté ; si vous voulez en savourer toute la douceur, ruminez souvent et avec soin toutes ces choses dans votre esprit.


CHAPITRE VII.

NAISSANCE DE JÉSUS-CHRIST, ET AUTRES CHOSES  RELATIVES.

Vers la fin du neuvième mois de la grossesse de Marie, parut un édit de l'empereur romain (1) ordonnant le dénombrement des habitants de toute la terre, et à chacun de se faire inscrire dans sa ville natale. Joseph, ayant l'intention d'aller à Bethléem, lieu de sa naissance , s'y rendit avec son épouse, parce qu'il savait que l'époque de son enfantement approchait. Voilà donc Marie qui fait encore une fois ce long voyage ; car Bethléem est éloigné de Jérusalem d'environ cinq à six milles. Ils amènent avec eux un âne et un bœuf , et voyagent comme de pauvres marchands de bestiaux. — Arrivés à Bethléem , ils ne purent y trouver de logement, parce qu'ils étaient pauvres, et que, pour obéir à l'édit , il y avait un grand concours d'étrangers. Considérez ici, avec une tendre compassion, cette Vierge délicate, à peine âgée de quinze ans , fatiguée d'une longue route, rougissant de paraître en public, et pour tant réduite à chercher un logement qu'elle ne peut se procurer.

(1) Luc, 2.

Tout le monde la rebute , ainsi que son époux, ce qui les oblige à se retirer dans une rue couverte , où l'on allait s'abriter dans le temps de la pluie. Il paraîtrait que Joseph , qui était maître charpentier, s'y construisit une espèce de clôture.  Maintenant , observez toutes les choses que je vais rapporter, avec d'autant plus d'attention qu'elles ont été révélées et découvertes par la Sainte Vierge elle-même , ainsi que je l'ai appris d'un saint religieux de notre ordre, digne de toute confiance, à qui je pense que ces révélations ont été faites.

« L'heure de l'enfantement étant venue ( c'était un dimanche au milieu de la nuit ) , Marie se leva et se plaça contre une espèce de pilier qui était près d'elle; Joseph était assis, fort affligé, peut-être à cause de l'impossibilité où il se trouvait de se procurer toutes les choses nécessaires dans de telles circonstances. Se levant à l'instant et prenant un peu de foin de la crèche , il le mit aux pieds de Marie et se tourna d'un autre côté. Ce fut alors que le Fils de l'Éternel , sortant du sein de la Vierge , sans rompre le sceau de la virginité , sans lui occasionner aucune douleur, fut en un moment déposé sur le foin, aux pieds de sa Mère, au même état où il était dans ses entrailles sacrées.

Marie se baissant aussitôt, le recueillant et l'embrassant tendrement , le plaça sur son cœur, et, par une inspiration du Saint-Esprit, se mit à oindre ou à laver tout son corps avec le lait dont la bonté céleste avait miraculeusement rempli son sein; cela fait, elle l'enveloppa du voile dont sa tête était couverte, et le coucha dans la crèche. Au même moment, le bœuf et l'âne fléchissant le genou , mettent leur tête au-dessus de la crèche , y dirigent leur haleine , comme s'ils eussent compris qu'un enfant si pauvrement vêtu , dans la saison rigoureuse, avait besoin de cette douce chaleur. Marie se prosterne et l'adore, et, rendant grâces, elle s'écrie : «Soyez béni, Seigneur, Père saint, qui avez daigné me donner votre Fils; Dieu éternel, je vous adore; je vous adore aussi , Fils du Dieu vivant, qui êtes devenu le mien. »

Joseph adressa à Dieu de semblables adorations, et, détachant; de la selle de l'âne un coussin de laine ou de bourre , il le plaça près de la crèche pour servir de siège à Marie ; elle s'y assit donc, appuya son coude sur la selle : et ce fut dans un tel état que la souveraine de l'univers, la tête tournée vers la crèche, attachait tendrement ses regards et son cœur sur son Fils bien-aimé. Là finit la révélation.

Après avoir fait connaître toutes ces choses , Marie disparut, et un Ange, qui lui succéda, raconta à celui de qui je tiens ces détails des circonstances fort honorables à Marie ; elles m'ont aussi été rapportées , mais je n'ai su ni les retenir, ni les écrire. Vous avez vu la naissance temporelle du Dieu de toute sainteté , vous avez également vu l'enfantement de la Reine du ciel , et dans l'un comme dans l'autre vous avez pu remarquer une extrême pauvreté, réduite à manquer des choses les plus indispensables. Cette précieuse vertu était perdue sur la terre, le Seigneur l'a retrouvée; voilà cette perle dont parle l'Évangile pour l'acquisition de laquelle il faut tout sacrifier (1 ) ; voilà la pierre fondamentale de tout l'édifice spirituel , car le fardeau des biens temporels empêche l'âme de s'élever jusqu'à Dieu.

C'est ce qui faisait dire à Saint François : « Sachez ,mes frères , que la pauvreté est la voie spirituelle qui conduit au salut ; elle est le ferment de l'humilité et la racine de la perfection ; ses fruits sont abondants, mais ils sont cachés. » Quelle honte donc pour nous de nous surcharger de tant de superfluités, et de ne pas embrasser de toutes nos forces une vertu que le Maître du monde et sa sainte Mère ont pratiquée avec tant d'amour et d'exactitude ! Saint Bernard dit à ce sujet (1) : « Le trésor de la pauvreté était répandu sur la terre avec abondance, et l'homme n'en comprenait pas le prix ; mais il excita tous les désirs du Fils de Dieu qui descendit du ciel pour s'en emparer et nous apprendre à l'estimer à son exemple. Parez votre couche d'humilité et de pauvreté : Jésus aime à s'envelopper de ces langes, c'est Marie qui nous en assure ; il met ses délices à être revêtu de ces riches ornements : immolez donc à votre Dieu les abominations de l'Égypte. »

Saint Bernard dit encore, dans un sermon sur la Nativité, qui commence ainsi : Béni soit, le Seigneur et le Père (2). « Dieu console enfin son peuple. Voulez-vous y savoir quel est son peuple? C'est à vous, Seigneur, que le pauvre a été confié, s'écrie l'homme selon le cœur de Dieu (3). Mais Jésus-Christ lui-même dit dans l'Évangile : Malheur à vous, riches, qui avez ici-bas votre consolation (4) En effet , qu'est-ce qui y consolera ceux qui ont leur consolation?

L'enfance silencieuse de Jésus ne peut consoler les grands parleurs ; les larmes de Jésus ne peuvent consoler ceux qui sont dans la joie ; ses langes ne peuvent consoler ceux qui aiment à étaler la magnificence de leurs vêtements; l'étable et la crèche ne consolent point ceux qui aiment à occuper les premières places dans les Synagogues.

(1) S. Bernard , Serm. 1, in. Vig. Nat. Dom. — (2) S. Bernard , Serm. 5, in. Vig. Nat. Dom. — (3) Ps. 9. — (4) Luc 6.

C'est aux yeux des vigilants Pasteurs que brille la lumière qui vient réjouir le monde; c'est à eux que l'on dit un Sauveur vous est né ; c'est aux pauvres et à ceux qui sont affligés que cette bonne nouvelle est apportée , et non à vous, riches, qui avez votre consolation et vos domaines.  Là finit Saint-Bernard. Vous avez pu remarquer aussi dans la naissance de Jésus sa profonde humilité et celle de sa Mère ; car ils n'ont dédaigné ni l`étable , ni de vils animaux , ni le foin , ni tant d'autres choses rebutantes. Toutes les actions de Notre Seigneur, toutes celles de sa sainte Mère, dans lesquelles l'un et l'autre se montrent si fidèles observateurs de cette vertu, nous la recommandent puissamment.

Appliquons-nous donc, avec tout le zèle dont nous sommes capables , à la pratiquer ; car il n'y a point de salut à espérer sans elle, puisqu'aucune action, si elle a l'orgueil pour principe , ne peut être agréable à Dieu. En effet, au sentiment de saint Augustin (1), «l'orgueil transforme les anges en démons, et l'humilité rend les hommes semblables aux Anges. » Et Saint Bernard dit (2): «Quel homme, selon vous, méritera d'être choisi pour occuper dans le ciel la place de l'ange réprouvé? Une seule fois l'orgueil mit le trouble dans ce royaume ; il en ébranla les colonnes , et en renversa non-seulement quelques-unes , mais même la plus grande partie. Qu'en conclure , sinon qu'aux yeux de la sainte cité, l'orgueil est un objet d'horreur et d'abomination ? Soyez donc convaincus , mes frères , que celui qui n'a point épargné l'Ange superbe, n'épargnera pas davantage l'homme orgueilleux. Dieu n'est jamais contraire à lui-même. » Voilà comme s'exprime saint Bernard.

(1) Lih.desing. doc, ch. 18. — (2) Serm. 2., de verh. Isa., 6.

Vous avez pu aussi observer, en Jésus et en Marie, mais particulièrement en Jésus , une assez grande affliction de cœur, dont l'extrait suivant de saint Bernard vous donnera une idée (1) : « Le Fils de Dieu , qui, pour venir au monde, pouvait choisir à son gré le temps qui lui conviendrait , préféra la saison la plus pénible pour un enfant et surtout pour l'enfant d'une femme indigente , qui avait à peine des langes pour l'envelopper, une crèche pour le coucher ; et pourtant , dans une nécessité si pressante, il n'est mention d'aucune fourrure. »


Saint Bernard ajoute : «Jésus-Christ, qui, certes, ne peut se tromper, a choisi ce qui crucifie davantage la chair ; voilà donc ce qu'il y a de meilleur , de plus utile, ce qu'il faut préférer en tout; si quelqu'un enseigne ou conseille autre chose , je le regarde comme un séducteur dont il faut se défier. » Et plus bas, il dit : « Et cependant , mes frères , c'est là cet enfant qui suivant les anciennes promesses d'Isaïe, sait choisir le bien et rejeter le mal (2) ; donc le mal c'est la satisfaction des sens, et le bien c'est la mortification, puisque la sagesse incarnée , le Verbe enfant a choisi l'une et réprouvé l'autre. » Ainsi parle saint Bernard.

Allez donc et suivez cet exemple ; toutefois , soyez discrète et mesurez vos forces. Mais comme nous pourrons parler ailleurs de ces vertus , revenons à l'étable. Aussitôt la naissance de Jésus, une multitude d'anges, qui y assistaient, après avoir adoré leur Dieu, allèrent promptement trouver des pasteurs, qui étaient à environ un mille de là , pour leur annoncer cette naissance et le lieu où était l'enfant.  Puis ils remontèrent au ciel au milieu des cantiques et des acclamations , annonçant les mêmes prodiges à tous les habitants de cet heureux séjour.

(1) Serm. 3., Natlv. Dom. — (2) Isaï. 9.


Cette nouvelle fut, pour toute la Cour céleste, l'occasion d'une vive allégresse et d'une fêle magnifique ; et après avoir adressé à Dieu le Père des louanges et des actions de grâces, tous les citoyens du ciel vinrent successivement et suivant l'ordre de leur hiérarchie, contempler la face du Seigneur leur Dieu, et, s'étant prosternés avec un profond respect devant lui et devant sa Mère, ils chantaient à l'envi des cantiques de louanges et de bénédictions. Et, en effet, qui d'entre eux, en apprenant ces prodiges inouïs, eût préféré demeurer au ciel plutôt que d'aller rendre hommage à son Seigneur, réduit sur la terre à un état si humiliant?

Aucun d'eux n'était capable d'un tel excès d'orgueil. De là, ces paroles de l'Apôtre (1) : «Lorsque Dieu envoya sur la terre son Fils unique, il dit : Que tous les anges l'adorent.» Quelle que soit, au reste , la manière dont ces choses se passèrent , je pense que ces considérations sur la conduite des Anges vous paraîtront pleines de charmes. Les pasteurs viennent à leur tour, adorent l'Enfant, et s'empressent de raconter ce que les Anges leur ont annoncé. La Vierge très-prudente conservait dans son cœur tout ce qu'elle entendait dire de son Fils ; quant aux pasteurs, ils s'en retournèrent pleins de joie.

Et vous , qui venez si tard à l'étable , fléchissez aussi le genou , rendez vos hommages au Fils ; puis , rendez-les aussi à la Mère, et saluez respectueusement le saint vieillard Joseph. Baisez ensuite les pieds de l'enfant Jésus reposant dans la crèche , et priez Marie de vous le présenter ou de vous permettre de le prendre vous-même ; portez-le entre vos bras, conservez-le, contemplez ses traits enchanteurs avec une tendre piété , donnez-lui de respectueux baisers , et mettez en lui toutes vos délices ; ne craignez rien , tout vous est permis , car c'est pour le salut des pécheurs qu'il est venu à eux, qu'il a conversé avec eux , et qu'enfin il s'est donné à eux en nourriture.

(1) Heb. 1.


Touchez-le tout à votre aise , sa bonté vous laissera patiemment prendre cette familiarité qu'elle n'attribuera point à une présomption téméraire , mais à votre amour. Néanmoins , dans tout cela , agissez toujours avec crainte et avec respect , car c'est le Saint des Saints lui-même. Rendez-le ensuite à sa Mère , et considérez attentivement avec quel soin et quelle sagesse elle le gouverne , l'allaite et lui rend tous les autres services dont il a besoin. Et vous aussi, partagez, autant que vous le pourrez , ses soins maternels, mettez-y votre bonheur et vos délices, pensez-y continuellement ; rendez à Marie et à l'Enfant

Jésus tous les bons offices dont vous êtes capable , et fixez souvent de tendres regards sur cette face adorable que les Anges ne se lassent pas de contempler. Mais comme je vous l'ai dit , si vous ne voulez point que vos empressements soient rebutés, accompagnez-les d'une crainte respectueuse; car vous devez vous regarder comme indigne d'avoir de telles communications. Vous devez ensuite entrer dans une sainte joie en réfléchissant sur la solennité de ce jour, car c'est aujourd'hui que Jésus-Christ est né; c'est donc vraiment le jour de la naissance temporelle du Roi éternel , du Fils du Dieu vivant; c'est aujourd'hui qu'un Fils nous est donné, et qu'un enfant nous est né (1); c'est aujourd'hui que le Soleil de justice longtemps voilé d'un sombre nuage a fait briller toutes ses splendeurs; aujourd'hui le Saint-Esprit

1 Hébreux 1
                                     
chef de l'Église des élus, est descendu de son lit nuptial; aujourd'hui le plus beau des enfants des hommes découvre à tous les regards sa beauté ravissante ( 1 ) ; aujourd'hui les Anges ont fait entendre ce cantique , « Gloire à Dieu au plus haut des Cieux » Aujourd'hui, par le même cantique, la paix a été annoncée à tous les hommes. Aujourd'hui, comme l'Église le chante aussi dans tout l'univers , « le miel découle des deux, et les chants de la milice céleste ont été entendus sur toute la terre.» Aujourd'hui le Dieu Sauveur a montré les prémices de sa bonté et de son humanité (3) ; aujourd'hui Dieu a été adoré, revêtu d'une chair semblable à celle du péché. Aujourd'hui se sont opérés deux prodiges qui confondent toute la raison humaine, et que la foi seule peut concevoir, un Dieu a pris naissance, une Vierge a enfanté.

Mais ce jour est encore, pour ainsi dire, illustré par plusieurs grands évènements extraordinaires ; et ces prodiges ont enfin rendu plus sensibles tous ceux que nous avons déjà rapportés de l'Incarnation : les uns sont une ébauche, les autres une évidente manifestation; ainsi , rapprochez maintenant les uns et les autres avec une sérieuse attention. Oui : ce jour est à juste titre un jour de fête, d'allégresse , d'inexprimable joie. Car d'une taverne de Rome, dite Emeritoria ( parce que c'était en ce lieu que les militaires venaient dépenser leur solde en divertissements ou en acquisition de choses nécessaires ) , on vit sortir de terre une source abondante d'huile qui coula à plein bord pendant tout un jour ; on vit aussi dans toutes les parties de la terre briller autour du soleil un cercle lumineux , semblable à l'arc-en-ciel ; et à Rome , la statue d'or que Romulus avait placée dans son palais, et qui, selon l'oracle, ne devait être renversée qu'au moment où une Vierge enfanterait , tomba précipitamment à terre aussitôt après la naissance de Jésus-Christ. C'est là que le pape Calixte fit élever l'église appelée aujourd'hui de Sainte-Marie , au-delà du Tibre.


(1) Ps. 44. — (2) Luc, 2. — (3) Tite., 3.


CHAPITRE VIII.

CIRCONCISION ET LARMES DE JÉSUS-CHRIST.

Le huitième jour l'Enfant fut circoncis. Deux faits importants rendent ce jour remarquable. Premièrement , le nom de Sauveur que l'Éternel lui-même lui avait imposé , ce nom qui lui fut donné par l'Ange , même avant sa conception , fut aujourd'hui manifesté , proclamé; on l'appela Jésus (1). Jésus signifie Sauveur ; c'est un nom au-dessus de tout autre nom. Car, selon l'apôtre saint Pierre , il n'y a pas d'autre nom sous le ciel par lequel nous puissions être sauvés (2). Secondement, ce fut en ce jour que le Seigneur Jésus répandit pour nous les prémices sacrés de son précieux sang. Celui qui était l'innocence même commença à propos à souffrir pour nos péchés , puisqu'en ce jour il commença à en accepter la peine. Entrez donc dans ses sentiments et pleurez avec lui, parce qu'en ce jour il a répandu des larmes abondantes. Car nos saintes solennités doivent nous combler de joie en vue de notre salut, et nous remplir de compassion et de tristesse, à cause des peines et des souffrances de Jésus-Christ.

(1) Luc, 2. — (2) Act. , 4.


Vous avez vu dans sa naissance combien il eut à souffrir; combien de choses lui manquèrent ; mais, entre tant d'autres que je pourrais citer, remarquez que, lorsque sa Mère le mit dans la crèche, elle posa sa tête sur une pierre qui n'en était séparée que par un peu de foin, ainsi que je l'ai appris d'un de nos frères qui l'a vu; et l'on peut encore aujourd'hui distinguer cette pierre dans le mur où elle a été scellée en souvenir de ce fait.

Ne doutez pas que, si Marie eût pu disposer d'un oreiller, elle ne l'eût préféré; mais, n'ayant rien à mettre que cette pierre, elle la plaça en gémissant sous la tête de son fils. Vous vous rappelez aussi que le sang de Jésus a coulé dans ce jour. Une pierre tranchante a déchiré sa chair. Ne devons-nous pas être sensibles à ses douleurs? Oui, sans doute; et à celle de sa Mère! Les souffrances que l'Enfant Jésus éprouva dans sa chair, lui firent donc aujourd'hui répandre des pleurs; car il était revêtu d'une chair véritable, d'une chair passible comme celle des autres hommes. Et pensez-vous qu'en voyant couler ses larmes, sa Mère put retenir les siennes? Elle pleure donc aussi , et l'Enfant qu'elle pressait sur son sein , voyant sa douleur, portait sa petite main sur ses lèvres et sur son visage, et semblait, par ce geste , la conjurer de ne pas pleurer; car il ne pouvait supporter l'affliction d'une Mère qu'il chérissait si tendrement; et Marie en même temps , dont les entrailles étaient profondément émues à la vue des douleurs et des larmes de son Fils, essayait de les adoucir par des caresses et par des paroles affectueuses.

Car la haute pénétration de Marie , lui faisait comprendre la volonté où il était de souffrir, quoiqu'il ne pût encore l'exprimer. Et elle lui disait : « Mon fils, si vous ne voulez pas que je pleure, cessez donc de pleurer vous-même, car je ne puis voir vos larmes, sans y mêler les miennes. » Et alors, par compassion pour sa Mère, Jésus retenait ses sanglots; et Marie essuyait ses yeux, essuyait aussi ceux de Jésus, appliquait son visage sur le sien, le suspendait à son sein virginal et lui prodiguait toutes les consolations possibles; elle les renouvelait toutes les fois qu'il versait des pleurs , ce qui lui arrivait souvent comme aux autres enfants, tant pour montrer qu'en prenant la nature humaine , il en avait accepté toutes les misères , que pour se dérober sous ce voile à la connaissance du démon ( des anges déchus). Voilà pourquoi l'Église, dans ses saints cantiques, dit : L'Enfant , dans les langes , fit entendre des vagissements.

Maintenant il n'y a plus de Circoncision corporelle; elle est remplacée par le Baptême, qui, avec moins de douleur, nous donne une grâce plus abondante; mais nous devons nous soumettre à la Circoncision spirituelle, retrancher toutes les choses superflues, ce qui nous oblige à embrasser la pauvreté, car la véritable pauvreté n'est qu'une vraie Circoncision spirituelle. Et selon saint Bernard (1), « l'Apôtre la fait connaître en ce peu de mots (2) : Quand nous avons la nourriture et le vêtement, n'en demandons pas davantage. Mais la Circoncision spirituelle doit aussi s'étendre à tous nos sens ; usons donc avec modération , de la vue , du goût, de l'ouïe, du toucher et surtout de la parole. »

(1) S. Bern., Serm. 1 , in circume. Dom. — (2) Timoth. 6.

L'intempérance de la langue est un vice détestable, également odieux et désagréable à Dieu et aux hommes; il faut donc circoncire notre langue , c'est-à-dire , parler peu et ne rien dire d'inutile ; l'abondance des paroles annonce un homme inconséquent; le silence, au contraire, est une vertu, et ce n'est pas sans raison qu'il est prescrit dans tous les ordres religieux. Voilà ce que dit saint Grégoire sur cette matière (1) : « Celui-là sait véritablement bien parler qui a d'abord bien appris à se taire ; car le silence sert , en quelque sorte, de nourriture à la parole, puisqu'il lui ôte tout ce qui l` énerve et l'affaiblit. » Saint Grégoire dit encore ailleurs (2) : « Les hommes d'un esprit superficiel parlent avec précipitation , parce que la langue se hâte de mettre au jour les conceptions d'une tête légère. »

Dans un sermon sur l'Épiphanie, commençant par ces mots : Dans les œuvres du Seigneur, etc., saint Bernard s'exprime ainsi sur le même sujet (3) : « Quant à la langue, qui de nous ignore par combien de vains discours et de mensonges, de détractions et de flatteries, de paroles malignes ou présomptueuses elle nous a souillés? le silence est le remède nécessaire à tous ces maux; c'est le bouclier d'un religieux, c'est là qu'est toute notre force. » Le même auteur dit autre part : « L'oisiveté est la mère de la bagatelle et la marâtre des vertus; et ce qui, pour un homme du monde, n'est que bagatelle, est un blasphème dans la bouche d'un Prêtre. Si, pourtant, il arrive que vous entendiez des discours si vains , peut-être pourrez- vous les souffrir quelquefois, mais vous ne devez jamais les répéter; car il ne vous est pas permis d'ouvrir pour cet usage des lèvres consacrées à la lecture de l'Évangile (4). »

(1) Moral., lib. 5., c. 11. — (2) Serm. 2, in Dom. 1 port.
Oct. Epiph. — (3) Liv. 3., De Consid., cb. 13.



MichelT

Date d'inscription : 06/02/2010

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Re: MÉDITATIONS SUR LA VIE JESUS-CHRIST TRADUITES DE SAINT BONAVENTURE - 14 eme siecle

Message par MichelT le Jeu 16 Fév 2017 - 12:29

CHAPITRE IX

DE L`ÉPIPHANIE OU DE LA MANIFESTATION DU SEIGNEUR

Le treizième jour après sa naissance , l'Enfant Jésus se manifesta aux Gentils, dans la personne des Mages qui les représentaient. Remarquez sur ce jour qu'on aurait peine à trouver une autre fête plus célèbre dans l'Église , et qui offre un plus grand nombre d'antiennes , de répons , de passages et de traits de l'Écriture qui s'y rapportent, non que cette solennité l'emporte sur les autres , mais à cause que le Seigneur Jésus a fait en ce jour et surtout en faveur de son Église plusieurs choses importantes.

La première, c'est d'avoir aujourd'hui formé l'Église en la personne des Mages , parce que l'Église a été rassemblée de toutes les nations. Car au jour de sa naissance, Jésus , dans la personne des Pasteurs , s'est fait connaître aux Juifs qui , à l'exception d'un petit nombre , n'ont pas voulu recevoir le Verbe éternel de Dieu ; mais en ce jour il s'est révélé aux Gentils qui composent ainsi l'Église des élus. La fête de ce jour est donc véritablement la fête de tous les Chrétiens fidèles.

La deuxième chose , c'est que l'Église a été fiancée aujourd'hui à Jésus-Christ, qui, à pareil jour, après sa vingt-neuvième année, l'a véritablement par son baptême prise pour son Épouse. Voilà pourquoi nous chantons avec joie : Aujourd'hui l'Église a été unie à son céleste Époux, etc. Car c'est dans le baptême que les âmes deviennent les fiancées de Jésus-Christ , en vertu des droits que son Baptême lui donne sur elles. Et la société des âmes qui ont reçu le Baptême , s'appelle l'Église.

La troisième chose que fit Jésus-Christ, c'est qu'à pareil jour, après l'année de son Baptême, il opéra aux noces de Cana le premier de ses miracles que l'on peut aussi rapporter à l'Église et aux noces spirituelles. Il paraît encore qu'il fit , plus tard, à pareil jour, le miracle de la multiplication des pains et des poissons; mais l'Église, qui rappelle aujourd'hui les trois premiers évènements, ne fait nul mention du dernier.

Comprenez donc quel respect nous devons avoir pour ce jour choisi par le Seigneur pour exécuter tant de choses magnifiques et admirables. A la vue des faveurs si grandes et si multipliées dont elle fut aujourd'hui comblée par son céleste Époux , l'Église pleine de reconnaissance, célèbre ce jour avec pompe, par ses acclamations, les transports de sa joie et de son allégresse. Disons donc quelque chose du premier de ces évènements; car nous parlerons des autres à leur place, lorsqu'il en sera question dans la vie de Jésus-Christ. Quant à ce premier fait , la venue des Mages à Jésus-Christ , je ne me propose pas d'en exposer les moralités et les développements que plusieurs saints personnages nous ont transmis avec tant de soin. Si vous voulez donc savoir comment les Mages vinrent d'Orient à Jérusalem, ce qui se passa entre eux et Hérode, comment ils furent conduits par l'étoile , ce qui les détermina dans le choix des présents qu'ils firent et toutes les autres choses semblables , vous trouverez tout cela dans le texte évangélique et dans les écrits des Saints.

Pour moi, comme je vous l'ai déjà dit, je me propose, sur ce fait et sur tous ceux de la vie de Jésus-Christ , d'effleurer ici quelques méditations que me suggèreront les représentations idéales que l'imagination peut diversement concevoir des choses, telles qu'elles ont réellement été faites par Jésus-Christ, ou , du moins , telles que l'on peut croire qu'elles se sont passées. Je me suis rarement permis d'entrer dans les développements, tant à cause de mon incapacité que des longueurs où ce travail m'aurait entraîné. Redoublez donc d'attention en lisant ceci , et observez bien toutes choses; car, comme je vous l'ai dit précédemment, c'est de là que ces méditations tireront toute leur efficacité.

Les trois Rois Mages arrivèrent donc escortés d'une suite nombreuse et brillante ; et les voilà devant la pauvre chaumière où Jésus- Christ est né.  Marie entend du bruit et du tumulte, elle se saisit de son enfant. Les Mages pénètrent dans l'étable, ils se prosternent et adorent respectueusement l'Enfant Jésus, Notre-Seigneur ; ils l'honorent comme leur Roi , ils l'adorent comme leur Dieu.

Admirez la grandeur de leur foi ! Car comment croire que ce petit Enfant, couvert de langes si misérables, qu'ils trouvent avec une Mère si pauvre et dans un lieu si abject , abandonné de tous , sans famille , sans aucunes marques de grandeur, était un Roi et le vrai Dieu ? Et cependant ils crurent qu'il était l'un et l'autre. Voilà les premiers guides, les premiers modèles qu'il fallait à notre foi; ils demeurent à genoux devant lui, s'entretiennent avec Marie, soit par un interprète, soit par eux-mêmes; car , étant savants , peut-être connaissaient-ils la langue hébraïque. Ils s'informent de toutes les circonstances et de tous les détails relatifs à l'Enfant Jésus. Marie les leur fait connaître; ils croient tout sans hésiter. Observez bien avec quel respect et quelle dignité ils s'expriment, ils écoutent. Remarquez aussi Marie; elle rougit à chaque mot, ses yeux sont baissés vers la terre, elle parle avec retenue, elle craint de parler et d'être vue.

Le Seigneur la remplit de force dans cette grande circonstance; car les Mages figuraient en ce moment l'Église universelle qui devait être formée de toutes les nations. Voyez aussi l'Enfant Jésus ; il ne parle pas encore, mais il a la gravité d'un homme mûr qui écoute et comprend ; il regarde avec bonté les Mages qui , de leur côté , le contemplent avec délices, non-seulement des yeux du corps , parce qu'ils voyaient en lui le plus beau des enfants des hommes , mais aussi des yeux du cœur, parce que Jésus les éclairait, les instruisait intérieurement.

Enfin , après avoir été comblés des plus douces consolations, ils présentent de l'or, de la myrrhe et de l'encens; puis ils ouvrent leurs trésors, et, sur une étoffe précieuse, ou sur quelque riche tapis qu'ils ont placé aux pieds du Seigneur Jésus, ils lui offrent tous ensemble, et chacun pour sa part, ces trois présents en grande quantité , et l'or avec encore plus d'abondance. Autrement , et pour faire une légère offrande , ils n'eussent pas eu besoin d'ouvrir leurs trésors; ce que leurs serviteurs portaient à la main aurait suffi.

Après cela, les Mages baisèrent les pieds de Jésus avec beaucoup de respect et de piété. Qu'eussent-ils éprouvé si, pour augmenter leur bonheur et les fortifier dans son amour, cet enfant plein de sagesse leur eût aussi présenté sa main à baiser ? Or, il l'étendit sur eux pour leur donner sa bénédiction. Les Mages, l'ayant salué profondément , prirent congé de lui , se retirèrent tout remplis de joie , et retournèrent dans leur pays par un autre chemin.

Mais que fit-on, pensez-vous, de cette quantité d'or dont la valeur était si considérable ? Marie l'a-t-elle gardée pour elle? En a-t-elle fait un dépôt? S'en est-elle servie pour acheter des maisons , des terres ou des vignes? Non , certes ! elle aimait trop la pauvreté pour penser à de pareils emplois. Pleine de zèle pour cette-vertu , et comprenant la volonté de son Fils, qui la lui faisait connaître intérieurement par sa grâce, et la lui manifestait extérieurement en détournant avec horreur ses yeux de cet or qu'il méprisait , Marie le distribua entièrement aux pauvres en peu de jours; car il lui était pénible de conserver plus longtemps ou de transporter ce fardeau.

Aussi, elle s'en était si parfaitement dépouillée, qu'au moment de sa présentation au temple, elle n'avait plus de quoi payer l'unique agneau qu'elle devait offrir pour son Fils, et qu'elle ne put acheter que deux tourterelles ou deux colombes. Il est donc raisonnable de croire que l'offrande des Mages fut considérable , et que Marie, par amour de la pauvreté et par l'excès de sa charité , la distribua aux pauvres sans aucune réserve. Voyez quel bel éloge de la pauvreté. Mais remarquez ici deux choses : la première , c'est que l'enfant Jésus , ainsi que sa Mère, reçoivent aujourd'hui l'aumône comme des pauvres ; la seconde , c'est que non-seulement ils ne se soucient ni d'acquérir, ni d'amasser, mais qu'ils ne veulent pas même conserver ce qu'on leur donne : tant l'amour de la pauvreté prenait sans cesse en eux de nouveaux accroissements.

Ne remarquez-vous pas encore , dans ce mystère , un exemple frappant d'humilité ? cette vertu , si vous y faites attention, se montre ici dans toute sa profondeur. Il y a des personnes qui ne s'élèvent point à leurs propres yeux, et qui se croient intérieurement viles et abjectes; mais elles ne veulent pas passer pour telles aux yeux des autres, elles ne souffrent pas qu'on les méprise, ou qu'on les raille: elles cachent leur bassesse ou leurs défauts pour ne pas être déshonorées. Telle n'est pas aujourd'hui la conduite de l'Enfant Jésus , souverain de l'univers , qui voulut , au contraire, découvrir toute son abjection, non-seulement à ses proches , mais aux étrangers ; non à quelques personnes, non à des hommes obscurs, mais à un grand nombre d'hommes , à des personnes distinguées , à des rois et à la foule nombreuse qui les accompagne.

Et cela, dans un temps et dans des circonstances où il était fort à craindre que les Mages, venus pour chercher le Roi des Juifs qu'ils croyaient aussi être leur Dieu , à la vue de l'état dans lequel ils le trouvaient , ne se retirassent plutôt avec le doute qu'ils étaient tombés dans une sotte erreur, qu'avec de profonds sentiments de foi et de piété. Cependant le Maître , l'ami de l'humilité ne se refuse pas à les recevoir , nous apprenant par là à ne point rejeter la pratique de l'humilité , sous le prétexte de quelque apparence de bien , et à consentir à paraître aux yeux des autres vils et méprisables.


CHAPITRE X.

SÉJOUR DE MARIE DANS L'ÉTABLE.

Après le départ des Mages, après qu'ils eurent repris la route de leur patrie , après la distribution de toutes leurs offrandes , la Reine du monde resta encore dans l'étable avec l'Enfant Jésus et le saint vieillard Joseph, son père nourricier ; elle y demeura patiemment jusqu'au quarantième jour , comme si elle n'était qu'une femme du peuple , comme si son Fils Jésus n'était qu'un pur homme soumis aux observances légales. Mais, parce que ni l'un ni l'autre ne voulaient de privilèges particuliers , ils observaient la loi comme les autres Israélites. Ce n'est pas ainsi que se conduisent plusieurs membres de communautés religieuses , qui exigent pour eux des prérogatives spéciales, par lesquelles ils prétendent se distinguer des autres auxquels ils se croient préférables. Mais ces prétentions sont incompatibles avec une humilité véritable.

Marie se tenait donc dans l'étable , attendant le jour , où, suivant l'usage, il lui serait permis d'entrer dans le Temple ; elle était là vigilante et attentive à la garde de son Fils bien-aimé. 0 Dieu ! avec quelle sollicitude et quels soins elle veillait sur lui pour le préserver des moindre chutes ! Avec quel respect et quelle précaution, avec quelle sainte frayeur elle touchait de ses mains , celui qu'elle savait bien être son Dieu ; c'était à genoux qu'elle prenait son Seigneur ; à genoux qu'elle le reposait dans la crèche ! Avec quel bonheur, avec quelle confiance et avec quelle autorité maternelle elle embrassait , elle couvrait de ses baisers, elle pressait tendrement sur son cœur celui qu'elle savait être son Fils , et en qui elle mettait toutes ses délices. Combien de fois et avec quel intérêt elle considérait ses traits et toutes les parties de son corps sacré ! avec quelle gravité, avec quelle pudeur elle emmaillotait ses membres délicats ! Car Marie fut la plus prudente des femmes, comme elle en fut la plus humble.

Voilà pourquoi elle était si attentive à prodiguer les services et les soins à Jésus pendant ses veilles et durant son sommeil , non-seulement dans sa première enfance , mais dans un âge plus avancé. Avec quel empressement elle le nourrissait de son lait. En allaitant un tel Fils , elle dut indubitablement ressentir aussi une douceur inexprimable, inconnue à toutes les autres mères. Quant à saint Joseph , saint Bernard dit de lui , que lorsqu'il tenait Jésus sur ses genoux , souvent le saint Enfant lui souriait.

Placez-vous en esprit tout près de l'étable où Marie a fixé son séjour , et allez souvent près de Jésus respirer avec délices le parfum de vertu qui s'en exhale. Tous les fidèles et surtout les religieux, devraient, depuis la Nativité jusqu'à la Purification, visiter au moins une fois par jour, dans ce saint asile, Marie et l'Enfant Jésus, se prosterner à leurs pieds, et faire d'affectueuses méditations sur la pauvreté, l'humilité et la bonté dont ils nous offrent de si parfaits modèles.


CHAPITRE XI.

PURIFICATION DE LA SAINTE VIERGE.

Le quarantième jour après la Nativité , Marie , conformément au précepte , partit avec Jésus et saint Joseph pour se rendre à Jérusalem , éloigné de cinq à six milles de Bethléem , afin de consacrer l'Enfant au Seigneur, comme le prescrivait la loi (1). Accompagnez-les dans ce voyage, aidez-les à porter l'Enfant, et observez attentivement toutes les paroles , toutes les actions ; elles sont très propres à nourrir votre piété.

Ils conduisent donc le Seigneur du Temple dans le Temple du Seigneur. En y entrant, ils y achètent deux tourterelles ou deux petites colombes (2) pour les offrir à la place de Jésus , comme faisaient les pauvres. Et , attendu que leur indigence était extrême , il est très-probable qu'ils prirent deux petites colombes, parce qu'étant d'un prix moins élevé , elles sont, dans la loi, mises au dernier rang, et parce qu'en outre l'Évangéliste ne parle pas de l'agneau qui était l'offrande des riches.

(1) Lévitic, 12. - (2) Luc, 2.

Et voilà que le saint vieillard Siméon est au même instant conduit au temple par l'inspiration du Saint- Esprit , pour y voir, avant de mourir, le Christ du Seigneur, ainsi que la promesse lui en avait été faite. S'étant approché avec empressement, il ne l'eut pas plutôt aperçu qu'il le reconnut par une lumière prophétique; et, doublant le pas, il se prosterna et l'adora entre les bras de sa Mère. L'Enfant le bénit , regarde sa Mère et s'incline vers le saint vieillard, annonçant ainsi le désir qu'il a d'aller à lui ; Marie observe ce mouvement, le comprend , l'admire et présente Jésus à Siméon. Plein de joie, le saint vieillard le prit respectueusement entre ses bras, se leva et bénit Dieu en disant : Seigneur, laissez maintenant mourir en paix votre serviteur (1) , etc. ; puis il parla de sa passion d'une manière prophétique.

(1) Luc, 2.

En ce moment survint Anne la prophétesse ; elle adora l'enfant divin et parla de lui comme le vieillard Siméon . Pour Marie, ce qu'elle voit , ce qu'elle entend la remplit d'admiration , et elle conserve soigneusement toutes ces choses dans son cœur. Jésus alors , tendant les bras vers sa Mère , lui fut rendu par Siméon ; en même temps , on se dirigea vers l'autel en faisant une procession dont l'image est aujourd'hui reproduite dans tout le monde chrétien.  

En tête de cette procession s'avancent les deux vénérables vieillards , Joseph et Siméon ; ils sont pleins d'allégresse , ils se tiennent par la main , font entendre de joyeuses acclamations et chantent avec enthousiasme les psaumes suivants : Mettez votre confiance dans le Seigneur, car il est bon, et sa miséricorde est éternelle (1), etc. ;

Comme il est le Seigneur notre Dieu pour tous les siècles des siècles, il nous conduira et nous gouvernera pendant l'éternité ; Dieu est fidèle dans toutes ses paroles (2), etc.; Seigneur, nous avons éprouvé les effets de votre miséricorde au milieu de votre temple (3).

Vient ensuite la Vierge-Mère , portant entre ses bras le Roi Jésus ; Anne l'accompagne , elle marche à ses côtés, elle modère par respect ses acclamations ; elle loue aussi le Seigneur avec une joie inexprimable. C'est ainsi qu'ils font cette procession si petite par le nombre de ceux qui la composent , mais si grande eu égard à la multitude de ceux qui y sont représentés ; car il s'y trouvait des personnes de toutes les conditions humaines , des hommes et des femmes, des vieillards et de jeunes enfants, des vierges et des veuves.

Lorsqu'on fut arrivé au pied de l'autel , la Mère de Jésus, se prosternant humblement, offrit son Fils bien-aimé au Père céleste , en disant : « Père infini ment bon, recevez votre Fils unique, que, par obéissance au commandement de votre loi , je vous offre comme mon premier-né; mais je vous supplie, ô mon Père, de le rendre à ma tendresse. » Puis, se relevant, elle le déposa sur l'autel. O Dieu ! quelle oblation vous est présentée !

Jamais on ne vous en fit , jamais on ne vous en fera de semblable. Considérez attentivement tout ce qui se passe ici; Jésus , comme les autres enfants , reste assis sur l'autel avec une gravité qui n'était pas de son âge ; il porte ses regards sur sa Mère et sur ceux qui l'accompagnent, puis , dans une humble patience , il attend ce qui doit survenir.

(1) Ps. , 117. — (2) Ps. , 144. — (3) Ps. , 47.

Les Prêtres s'approchent de l'autel , et le Roi de l'univers est racheté comme un esclave , au prix ordinaire de cinq sicles, espèce de monnaie en usage chez les Juifs. Joseph les ayant remis au Grand-Prêtre , Marie reprit son Fils avec joie. Elle reçut aussi de Joseph, pour les offrir au Seigneur, les deux colombes dont nous avons parlé ; puis, les tenant dans ses mains, à genoux, les yeux élevés et portés vers le ciel, elle les présente à Dieu , en disant : « Recevez, ô Père plein de bonté, cette première oblation, ce misérable don , cet indigne présent que votre enfant vous offre dans sa pauvreté. » L'enfant Jésus étendit ses petites mains vers les colombes , leva les yeux au ciel , et , ne pouvant se joindre de bouche à l'oblation de sa Mère , s'y unit du moins par ses gestes. Ils déposèrent donc ensemble les colombes sur l'autel.

Vous comprenez bien quels sont ceux qui les offrent , c'est Jésus , c'est Marie ! Tout petit qu'il était, ce présent pouvait-il être refusé? non , sans doute. Il fut , au contraire , porté par la main des Anges devant le trône de Dieu auquel il parut extrêmement agréable ; ce qui remplit toute la Cour céleste d'une grande allégresse , qu'elle exprima par les plus vives acclamations. Marie ensuite quitta Jérusalem, et alla de nouveau visiter Élisabeth , parce qu'elle voulait revoir saint Jean , avant de s'éloigner de ces contrées. Suivez-la, accompagnez-la partout, et aidez-la à porter Jésus.

Quand ces deux Mères furent réunies, ce fut pour elles un jour de fête , surtout à cause de leurs enfants. La joie de ceux-ci fut réciproque , et saint Jean montrait du respect pour Jésus, comme s'il eut compris ce qu'il était. Prenez aussi respectueusement entre vos bras le petit saint Jean; peut-être, cet enfant, si grand devant le Seigneur, vous bénira-t-il. Ayant passé quelques jours à Hébron , Marie et Joseph partirent pour retourner à Nazareth . Si vous voulez vous faire une idée de l'humilité et de la pauvreté qui éclatent dans tout ce qui précède , vous y parviendrez facilement, en considérant la Présentation de Jésus, son rachat, et avec quelle exactitude la loi est observée dans ces circonstances.


CHAPITRE XII.

FUITE DE NOTRE SEIGNEUR EN ÉGYPTE.

Pendant que les saints voyageurs s'acheminaient vers Nazareth , ignorant encore , a cet égard , les desseins du Seigneur, et le projet qu'Hérode avait formé d'ôter la vie à Jésus, un Ange du Seigneur apparut à Joseph pendant son sommeil, lui ordonnant de fuir en Égypte avec Marie et son Fils, dont Hérode menaçait les jours (1). Joseph se réveillant, réveille aussi Marie, et l'instruit de ce qu'il vient d'apprendre. Sortant à l'instant du lit, Marie résolut de partir sans délai ; car ses entrailles maternelles s'étaient troublées à ces nouvelles, et elle ne voulait rien négliger pour assurer le salut de son Fils.

Incontinent et dans la même nuit, la Sainte Famille se mit en marche pour le pays d'Égypte. Remarquez et méditez ce qui précède et ce qui suit. Voyez la dure nécessité où sont Marie et Joseph de lever Jésus au milieu de son sommeil; compatissez à leur peine et redoublez votre attention, car cette circonstance peut vous fournir plusieurs considérations excellentes.

(1) Matth. , 2.

Observez d'abord avec quelle indifférence le Seigneur supporte en sa personne , tantôt la prospérité , tantôt l'adversité, et souffrez avec patience ces alternatives quand elles vous arriveront ; car on trouve les vallées à côté des montagnes. Voici en effet, qu'à sa naissance, Jésus fut, par les Pasteurs, glorifié comme un Dieu, et, peu de temps après, il est circoncis comme un pécheur; puis , viennent les Mages qui lui rendent les plus grands honneurs, et cependant il ne sort pas de l'étable , il demeure au milieu des plus vils animaux, et répand des larmes comme l'enfant du dernier des hommes ; ensuite on le présente au Temple, Siméon et Anne portent sa gloire jusqu'au ciel, et maintenant un Ange vient lui dire de fuir en Égypte.

Et dans plusieurs autres circonstances de sa vie nous pourrons faire les mêmes remarques et les appliquer à notre instruction. Quand donc vous serez dans la consolation, préparez-vous à la tribulation et réciproquement, et concluez qu'il ne faut ni se laisser abattre dans l'une, ni s'élever dans l'autre. Car, Notre Seigneur, par la consolation , soutient notre espérance et nous maintient dans la bonne voie; et par la tribulation , il nous affermit dans l'humilité afin que, connaissant toute notre misère , nous persévérions dans sa crainte. Comprenons donc que dans tout cela, Jésus n'agit que pour nous instruire et pour se cacher au démon (anges déchus).

Une seconde considération à faire sur les grâces et les consolations de Dieu , c'est que celui qui les obtient ne doit pas s'estimer plus que celui à qui elles sont refusées, et que ceux qui en sont privés ne doivent ni se décourager, ni porter envie à ceux qui les reçoivent. Je fais ces réflexions en voyant ici que les Anges s'étaient adressés à Joseph plutôt qu'à la Mère de Jésus qui, pourtant, était si supérieure à ce saint Patriarche. J'ajoute que , lorsqu'on ne reçoit qu'une partie des grâces que l'on désire , on ne doit se montrer ni ingrat ni murmurateur, en voyant que Joseph lui-même , si grand aux yeux de Dieu , n'obtint point, en plein jour, mais pendant la nuit, la faveur de s'entretenir avec les Anges.

Observons, en troisième lieu, comment le Seigneur permet quelquefois que ses plus fidèles serviteurs soient éprouvés par les persécutions et les tribulations. Quelles étaient les angoisses de Marie et de Joseph lorsqu'ils apprirent qu'on cherchait Jésus pour l'immoler ? Pouvait-on leur annoncer une nouvelle plus affligeante ? Leurs sentiments les plus naturels étaient soumis à une épreuve non moins pénible; car il fallait fuir avec Jésus, et, quoiqu'ils sussent qu'il était le Fils de Dieu , cette fuite , cependant, pouvait les troubler et leur faire dire : « Seigneur, Dieu tout-puissant , est-il bien nécessaire que votre Fils ait recours à la fuite? Ne pouvez-vous le défendre en ce lieu? »

Une autre tribulation pour eux , c'était l'obligation d'aller dans un pays éloigné , qu'ils ne connaissaient pas, par des chemins difficiles qu'ils étaient incapables de parcourir. Marie était trop jeune, Joseph trop avancé en âge; de plus, l'enfant qu'ils devaient transporter avait à peine deux mois, et il fallait parcourir des pays étrangers dans un état de pauvreté et de dénuement absolu. Tout cela n'était il pas pour eux un grand sujet d'affliction ? Soyez donc patiente dans la tribulation , et ne comptez pas sur un privilège que votre Dieu n'a accordé ni à lui-même , ni à sa Mère.

Quatrièmement, appliquez-vous à connaître toute la douceur de Jésus. Observez avec quelle barbarie on le persécute , avec quelle précipitation on l'oblige à fuir loin de sa patrie , et en même temps avec quelle bonté il cède à la fureur de celui qu'il pouvait anéantir en un moment. Que cette humilité est profonde ! Que cette patience est grande ! Car, il ne voulait ni se venger de son ennemi , ni l'offenser; il voulait par la fuite échapper à ses pièges.

C'est donc pour nous aussi une obligation d'agir de même envers ceux qui nous font des reproches, c'est-à-dire de nous soumettre à ceux qui nous blâment ou nous persécutent, de ne former contre eux aucun désir de vengeance, mais de les supporter avec patience, de céder à leur violence , et même de prier pour eux , suivant le précepte que le Seigneur nous en donne dans un autre endroit de l'Évangile (1).

Notre Seigneur fuyait donc devant l'un de ses serviteurs , ou plutôt devant un esclave du démon. Une tendre Mère, bien jeune encore, accompagnée de saint Joseph, déjà avancé en âge , le portait en Égypte , par une route sauvage, obscure, couverte d'arbres, âpre, déserte et surtout d'une extrême longueur. On dit que pour un courrier il y a douze ou quinze jours de marche. Mais , pour eux, ce fut peut-être un voyage de deux mois et plus; car, on rapporte qu'ils allèrent par le même désert que les enfants d'Israël traversèrent autrefois, et où ils demeurèrent pendant quarante ans. Mais comment transporter avec eux les vivres nécessaires ? Où et comment trouver aussi, pour passer la nuit , un gîte et un logement? Car dans ce désert, ils rencontraient rarement des habitations.

Que leur situation vous inspire donc une tendre compassion ; car ce voyage était pour eux et pour l'Enfant Jésus une bien rude, bien accablante et bien longue fatigue. Accompagnez-les , aidez-les à porter l'Enfant, et rendez-leur tous les services possibles. Nous ne devrions pas trouver pénible de faire pénitence pour nos propres péchés, lorsqu'ils ont coûté, à des étrangers, à de tels personnages , de si grands et de si nombreux sacrifices. Je ne vous parlerai pas de tout ce qui arriva à nos saints voyageurs pendant leur marche dans le désert, car on a sur ce point peu de détails authentiques.

(1) Matth 5.

Lorsqu'ils entrèrent en Égypte , toutes les Idoles de cette contrée furent renversées, comme Isaïe l'avait prophétisé (1 ) .Ils allèrent donc à une ville nommée Héliopolis , où , ayant loué une petite maison , ils y demeurèrent pendant sept ans , comme des voyageurs et des étrangers , comme des pauvres et des indigents. Cela va nous fournir un beau sujet de réflexions aussi pieuses que touchantes. Appliquez-vous bien à ce qui suit. De quoi et comment Jésus, Marie, Joseph vécurent ils pendant un si long séjour? Furent-ils réduits à
mendier ? Il est écrit que Marie pourvoyait à ses besoins et à ceux de son Fils par le travail de la quenouille et de l'aiguille. La Souveraine du monde filait et cousait par amour de la pauvreté. La pauvreté fut toujours bien chère à Jésus, à Marie, à Joseph. Aussi lui furent-ils parfaitement fidèles jusqu'à la mort.

Mais Marie allait-elle donc elle-même, de maison en maison, chercher du linge à coudre ou d'autres ouvrages à faire? Assurément; car il fallait bien qu'elle fit connaître à ses voisines qu'elle manquait quelquefois de semblables travaux, ce que ces femmes n'auraient pu deviner. Mais encore, lorsque Jésus fut parvenu à l'âge d'environ cinq ans, est-ce qu'il ne se chargeait pas lui-même des commissions de sa Mère, demandant pour elle les travaux qu'elle savait faire?


(1) Isaï , 19.

On n'en peut douter; car elle n'avait pas d'autre écuyer. Jésus ne reportait-il pas aussi l'ouvrage fait; n'en demandait-il pas pour sa Mère le paiement et le prix? Jésus, le Fils du Tout- Puissant , ne rougissait-il pas de faire de semblables démarches, ni sa Mère elle-même de l'en charger? Et qu'a-t-il eu à souffrir si parfois , après avoir rendu l'ouvrage et en avoir sollicité le prix, une femme hautaine, querelleuse et bavarde ne répondait que par des injures à une si juste demande, gardait l'ouvrage, le chassait sans le payer , et l'obligeait de retourner sans argent au logis? Ah! quelles injures, quels sanglants outrages ont à souffrir les étrangers I Et le Seigneur a voulu , non s'y soustraire, mais les recevoir.

Et quelle peine encore si, quelquefois, rentrant à la maison et pressé par la faim, comme il arrive aux enfants, il a demandé du pain à sa Mère qui n'en avait point à lui donner ! Alors, et dans des circonstances semblables , ses entrailles maternelles n'en étaient-elles pas totalement déchirées ? Marie adressait à Jésus des paroles consolantes , s'efforçait, autant que possible, de lui procurer du pain , et allait même quelquefois jusqu'à se priver de son nécessaire pour le donner à son Fils. Voilà de vastes sujets de méditation sur l'Enfant-Jésus.

Étendez-les et développez-les comme vous le voudrez ; soyez petit avec le petit Jésus; ne dédaignez pas des choses si humbles ni de faire de sérieuses réflexions sur ce qu'il parait y avoir de plus puéril en Jésus ; car ces considérations me semblent propres à exciter votre piété , à augmenter votre amour, à ranimer votre ferveur, à émouvoir votre sensibilité, à vous communiquer la pureté et la simplicité , à nourrir en vous l'amour ardent de l'humilité et de la pauvreté, à entretenir une grande familiarité, à établir une parfaite conformité entre vous et Jésus, et à élever au plus haut point toutes vos espérances. Car les choses sublimes sont bien au-dessus de notre intelligence. Mais ce qui paraît folie en Dieu est pour les hommes la plus haute sagesse; et ce qui semble le plus faible en lui , est pour nous ce qu'il y a de plus fort.

Ces méditations paraissent aussi très-propres à anéantir notre orgueil, à affaiblir notre cupidité, et à désespérer notre curiosité. Comprenez-vous combien elles peuvent vous être utiles? Comme je vous l'ai dit , rapetissez-vous avec Jésus; grandissez avec lui en conservant toujours l'humilité; suivez-le partout où il ira , et tenez toujours vos regards attachés sur lui. Mais n'avez-vous pas remarqué dans ce qui précède combien la pauvreté de la Sainte Famille fut pénible et humiliante ? Et si le travail des mains était pour eux le seul moyen de se procurer la nourriture, comment eurent-ils des vêtements, des lits et les autres choses indispensables dans une maison? Avaient-ils des meubles doubles, superflus, curieux? Ces petites douceurs sont contraires à la pauvreté , et conséquemment , quand elle eût pu se les procurer , l'amie de la pauvreté n'en aurait pas voulu .

Mais pensez-vous que Marie, quand elle s'occupait à la couture ou à d'autres travaux , faisait quelquefois , pour plaire à quelques personnes , des ouvrages recherchés et curieux ? Gardez-vous bien de le croire. Ces inutilités ne conviennent qu'aux personnes qui ne s'inquiètent guère de perdre le temps. Réduite à une si grande indigence , Marie ne pouvait s'occuper de choses si vaines ; elle ne l'eût pas même voulu faire dans une position plus heureuse. Car, c'est là un défaut très-dangereux et surtout dans le siècle où nous sommes. Voulez-vous savoir pourquoi?

J'observe d'abord que le temps qui nous est donné par Dieu pour le louer et le bénir est alors , contre les intérêts de sa gloire , employé à de vaines occupations ; en effet, un ouvrage curieux prend beaucoup plus de temps qu'il ne convient , et c'est là un très-grand mal. Un second mal , c'est qu'un semblable travail expose celui qui s'y livre au danger de la vaine gloire. Oh ! combien de fois alors, soit dans l'inaction, soit même quand on vaque à la prière , on pense , on repense à faire cet ouvrage dont la beauté doit attirer tous les regards; ce qui conduit à l'estime de soi-même et au désir d'être estimé des autres !

En troisième lieu , un tel ouvrage est, pour celui auquel il est destiné, une occasion d'orgueil ; c'est comme une huile qui nourrit et augmente le feu de cette passion ; or , comme les choses viles et communes entretiennent en nous l'humilité, de même les choses précieuses et rares servent d'aliment à notre orgueil. Quatrièmement , ces sortes d'occupations détachent l'âme de Dieu ; car, selon saint Grégoire, plus l'objet de nos affections est méprisable , plus nous nous séparons de l'amour souverain (1).

Cinquièmement, j'observe encore que la concupiscence des yeux est l'une des trois sources d'où dérivent tous les péchés du monde ; et , en effet , ces choses curieuses ne servent qu'à donner une vaine satisfaction à nos yeux ; et celui qui les fait , comme celui qui les porte et qui en fait usage , pèchent autant de fois qu'ils se complaisent à les considérer.

Sixièmement, c'est un piège, une occasion de chute pour beaucoup d'autres, puisqu'en considérant ces objets précieux, on peut offenser Dieu de bien des manières , soit par le mauvais exemple que l'on donne, soit par le plaisir que l'on prend à les regarder, soit par la convoitise d'en avoir de pareils, soit par des jugements, des murmures ou des médisances. Voyez donc combien de fois Dieu peut être offensé avant que ces choses curieuses soient détruites. Celui qui les confectionne en est seul la cause.

(1) Greg., taomil. 30 in Ev.


Mais retournons en Égypte auprès de Marie dont nous nous sommes éloignés pour parler du vice maudit de la curiosité. Considérez-la au milieu de ses travaux ; elle s'occupe à coudre, à filer, à tisser : voyez avec quelle fidélité, quelle humilité et quelle sollicitude elle s'y emploie ; et néanmoins elle prend un soin extrême de son Fils et de la conduite de sa maison, toujours appliquée , autant que possible , à veiller et à prier. Que sa situation excite donc toute votre sensibilité ; et remarquez que la Reine de l'univers n'a pas obtenu gratuitement son royaume. Mais, sans doute, il arriva plus d'une fois que quelques femmes charitables, voyant son indigence, lui faisaient de petits présents qu'elle recevait avec humilité et actions de grâces. Quant au saint vieillard Joseph , il s'occupait aux travaux de la charpenterie. Tout ce qui s'offre ici à vos regards doit exciter votre compassion.

Arrêtez-vous quelque temps à ce sentiment ; demandez ensuite la permission de vous retirer, et après vous être prosternée pour recevoir d'abord la bénédiction de Jésus, puis celle de Marie , enfin celle de Joseph , prenez congé d'eux , répandant des larmes et profondément touchée de leur sort: car ils sont réduits, sans aucun motif, à demeurer comme des bannis et des exilés, bien loin de leur patrie, errants pendant sept ans, dans un pays étranger où ils ne subsistent qu'à la sueur de leur front.

MichelT

Date d'inscription : 06/02/2010

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Re: MÉDITATIONS SUR LA VIE JESUS-CHRIST TRADUITES DE SAINT BONAVENTURE - 14 eme siecle

Message par MichelT le Ven 17 Fév 2017 - 12:42

CHAPITRE XIII.


NOTRE SEIGNEUR REVIENT DE L'EGYPTE.

Jésus ayant passé sept années entières en Égypte , l'Ange du Seigneur apparut à Joseph pendant son sommeil et lui dit (1) :« Prenez l'Enfant et sa Mère, et ailes dans le pays d'Israël; car ceux qui en voulaient à la vie de l`Enfant sont morts. Joseph prit l'Enfant et sa Mère et retourna dans le pays d'Israël. Ayant appris en arrivant qu'Archélaus, fils d'Hérode, était monté sur le trône, il craignit d'y aller , et, sur un second avertissement de l'Ange, il se retira en Galilée, dans la ville de Nazareth.» Ce retour eut lieu vers la fête de l'Épiphanie; c'est-à-dire deux jours après, comme on le voit dans le Martyrologe.

Ici remarquez encore , ainsi que nous l'avons indiqué dans le chapitre précédent, comment le Seigneur n'accorde la grâce de ses consolations et de ses révélations qu'avec mesure, et jamais avec autant de plénitude que notre convoitise le souhaiterait. C'est ce qui résulte de deux circonstances de cette révélation. Car, comme je l'ai dit , elle fut faite à Joseph pendant le sommeil et non en plein jour. En second lieu, ce ne fut pas en une seule fois, mais en deux, que l'Ange lui fit connaitre en quel lieu il devait aller. Et, comme le dit un interprète, le Seigneur en agit ainsi, parce qu'en pareil cas, plusieurs visites augmentent la conviction.

(1) Math.,2.

Au reste, quelles que soient ces visites, nous devons les estimer beaucoup :  soyons-en donc reconnaissants ; car le Seigneur fait toujours , de son côté , tout ce qu'il sait nous être plus avantageux. Maintenant poursuivons ce que nous avons à dire sur le retour de Notre Seigneur. Considérez-en avec attention toutes les circonstances; car il y a là matière à une pieuse méditation.

Revenez donc en Égypte pour y visiter encore l'Enfant Jésus ; peut-être le trouverez-vous hors de la maison , au milieu des enfants , et lors qu'il vous apercevra, il viendra le premier à votre rencontre ; car il est plein de bonté , d'affabilité et de politesse. Pour vous, fléchissant le genou , vous lui baiserez les pieds , vous le prendrez entre vos bras et vous vous reposerez quelque temps avec lui. Enfin, peut-être vous dira-t-il : « Nous pouvons maintenant retourner dans notre patrie , et c'est demain que nous partons d'ici vous êtes arrivée à propos , vous viendrez avec nous. »

Répondez-lui vivement que cela vous sera très-agréable, que vous désirez le suivre partout où il ira, et mettez vos délices à vous entretenir ainsi avec lui. Je vous l'ai déjà dit, rien de plus utile que la méditation de ces choses, en apparence si puériles. On y découvre bientôt les vérités les plus importantes. L'Enfant Jésus vous conduira ensuite à sa Mère qu'il honorera par toutes sortes d'égards. Pour vous , saluez-la respectueusement, ainsi que le saint vieillard Joseph , et goûtez dans leur sainte société un
repos délicieux.

Dès le matin du jour suivant , vous verrez quelques saintes femmes et quelques hommes de la cité qui , attirés par la douceur et la sainteté de leur conversation, viennent les accompagner jusqu'au-delà des portes de la ville. Car, quelques jours auparavant , ils avaient annoncé leur dé part aux personnes de leur voisinage, principalement parce qu'il n 'était pas convenable qu'ils quittassent le pays par une retraite subite et presque furtive. Si leur départ fut mystérieux quand ils vinrent en Égypte , c'est qu'ils craignaient pour la vie de l'Enfant Jésus. On se met donc en marche; Joseph est en avant avec les hommes, Marie suit de loin avec les femmes. Pour vous , prenez l'Enfant par la main , et placez-vous au milieu, devant la Mère , car elle ne veut pas qu'il vienne après elle.

Dès qu'on est sorti des portes, Joseph ne souffre pas que ceux qui l'accompagnent aillent plus loin. Alors un des plus riches, touché de leur pauvreté, appelle l'Enfant afin de lui donner quelques pièces de monnaie pour leurs dépenses. Jésus a honte de les recevoir ; cependant , par amour de la pauvreté, il tend la main, reçoit l'argent d'un air modeste et remercie ; il reçut encore l'aumône de plusieurs autres. Les femmes l'appelèrent aussi, et firent de même; ce qui occasionna autant de honte à la Mère qu'à son Fils; cependant elle leur rendit à tous d'humbles actions de grâces. Comment se défendre ici d'une véritable compassion envoyant celui à qui l'univers et tout ce qu'il renferme appartient, choisir pour lui, pour sa Mère, pour son nourricier , la plus extrême pauvreté, et consentir à vivre dans une si grande indigence. La sainte pauvreté brille en eux de tout son éclat , et ils nous montrent combien elle doit nous paraître aimable et praticable.

Enfin , après avoir fait leurs remercîments et leurs adieux à tout le monde , ils reprennent la route de la Judée. Mais comment reviendra l'Enfant Jésus et dans un âge si tendre ? Car le retour me paraît encore plus difficile que l'arrivée. En effet, quand il vint en Égypte , il était si petit qu'on pouvait le porter, et main tenant il est trop grand pour être tenu entre les bras , et trop faible pour faire à pied une si longue route. Mais peut-être que l'un de ceux qui l'accompagnaient avec tant de bienveillance, lui donna ou lui prêta quelque paisible animal sur lequel il pût monter ? O tendre et aimable Enfant, Roi du ciel et de la terre ! que les souffrances que vous avez endurées pour nous ont été grandes ! qu'elles ont été précoces ! David a bien prophétisé quand il vous fait dire : Je suis pauvre et condamné aux douleurs dès ma jeunesse (1), etc. Vous avez constamment condamné votre chair aux plus grandes privations, aux plus accablantes fatigues et aux plus rudes afflictions; par amour pour nous, vous vous êtes presque haï vous-même.

(1) Psaume. 87.

Certes, les peines qui nous occupent en ce moment auraient seules dû suffire pour l'entière rédemption du monde. Prenez-donc l'Enfant Jésus , placez-le sur sa paisible monture , conduisez-le attentivement , et lorsqu'il voudra descendre, prenez-le avec joie entre vos bras , et tenez-le ainsi quelques instants, du moins jusqu'à l'arrivée de sa Mère, dont la marche , un peu plus lente , est aussi plus tardive. Alors l'Enfant se précipitera vers elle , et sa vue sera pour Marie un grand soulagement dans ses fatigues.

Ainsi, ils cheminent et traversent le désert par lequel ils sont venus ; et dans cette route vous aurez souvent occasion de vous attendrir sur leur sort, car ils ont bien peu de repos. Voyez les lassitudes et les fatigues dont ils sont accablés , et le jour et la nuit. Parvenus presqu'à l'extrémité du désert, ils trouvèrent Jean-Baptiste qui avait déjà commencé à faire pénitence en ce lieu , quoiqu'il ne fût coupable d'aucun péché. On assure que l'endroit du Jourdain où Jean administra son baptême est précisément celui que traversèrent les enfants d'Israël, quand ils vinrent de l'Égypte dans le même désert , et que ce fut près de là que Jean fit pénitence.

Il est donc possible que l'Enfant Jésus l'y ait rencontré en revenant par le même endroit. Considérez avec quelle allégresse Jean-Baptiste reçut nos saints voyageurs ; comment , pendant leur court séjour en ce lieu , ils partagèrent avec lui une grossière nourriture ; enfin , comment ils prirent congé de lui, après avoir goûté les plus pures délices spirituelles. Pour vous, en arrivant comme en partant, fléchissez le genou devant saint Jean , baisez-lui les pieds , priez-le de vous bénir et recommandez-vous à lui; car cet Enfant, dès son berceau , est le plus grand et le plus admirable des enfants des hommes. En effet saint Jean fut le premier ermite , le principe et la voie de ceux qui veulent vivre religieusement ; sa virginité fut sans tache , il fut le premier des prédicateurs; plus que prophète; enfin, il eut la gloire du martyre.

Ensuite la Sainte Famille, après avoir passé le Jourdain, descendit chez Élisabeth , ce qui fut pour les uns et pour les autres un grand sujet de bonheur et de joie. Là, Joseph ayant appris qu'Archélaos, fils d'Hérode, régnait en Judée, il en conçut de vives inquiétudes ; et , sur l'avis qu'un Ange lui donna pendant son sommeil , il se retira avec sa famille en Galilée , dans la ville de Nazareth. Voilà donc Jésus revenu de l'Égypte. A son arrivée, les sœurs, les parents et les amis de Marie et de Joseph s'empressent de les visiter. La Sainte Famille se fixe en cette ville et y vit dans la pauvreté. Depuis cette époque jusqu'à celle où Jésus eut atteint sa douzième année , on ne sait rien autre chose de lui. On dit pourtant, et cela est très-vraisemblable, qu'on voit encore à Nazareth la fontaine où Jésus allait chercher de l'eau pour sa Mère.

Car, notre humble Maître rendait de semblables services à Marie qui n'avait pas d'autre serviteur que son Fils. Vous pouvez encore penser ici que la Mère de saint Jean l'évangéliste , sœur de Marie, visitait souvent la Sainte Famille avec son fils, alors âgé de cinq ans. Car , on voit dans les Écritures qu'il mourut soixante-sept ans après la Passion de Notre Seigneur, à l'âge de quatre-vingt dix-huit ans; ainsi il avait trente et un ans au moment de la Passion de Jésus-Christ , qui , lui-même , en avait alors trente-trois ou un peu plus ; et puisque Jésus avait sept ans à son retour d'Égypte , Jean en avait cinq. Considérez-les donc, autant que Dieu vous en fera la grâce, vivant et conversant ensemble; car Jean fut dans la suite le disciple que Jésus aimait davantage.


CHAPITRE XIV.

JÉSUS DEMEURE A JÉRUSALEM.

A l'âge de douze ans , Jésus alla avec ses parents à Jérusalem pour y célébrer , conformément à l'usage et au précepte , la grande fête des Juifs qui durait huit jours. Dans un âge si tendre, Jésus s'exposait déjà aux fatigues des plus longs voyages, pour aller, aux jours prescrits , rendre à son Père céleste les hommages qu'il lui devait ; car le Père et le Fils ont l'un pour l'autre un amour extrême. Mais en considérant combien son Père était déshonoré par la multitude des péchés qui se commettent, son cœur ressentait une affliction plus grande et une plus vive douleur qu'il n'éprouvait de joie en voyant la pompe extérieure de la fête et l'honneur que son Père on recevait.  Le suprême législateur se soumettait donc à la loi , se confondant humblement avec le peuple, comme le dernier des hommes. Les jours de la fête étant passés , Jésus demeura à Jérusalem sans que ses parents , qui en étaient partis, s'en aperçussent. Faites-ici une grande attention , et assistez en esprit à tout ce qui se dit et à tout ce qui se fait ; car il y a là matière aux plus pieuses et plus utiles considérations.

J'ai déjà dit au commencement de cet ouvrage que Nazareth, où Notre Seigneur avait son domicile, est éloigné de Jérusalem d'environ quatorze ou quinze mille. Lors donc que Marie et Joseph arrivèrent le soir, par des routes différentes , au lieu où se réunissaient les pèlerins , et où ils devaient loger eux-mêmes , Marie , voyant Joseph sans son Fils , qu'elle croyait l'avoir suivi , lui dit : « Où est donc l'Enfant ? » Joseph répondit : « Je n'en sais rien , il n'est pas revenu avec moi; je le croyais avec vous. » Marie, émue d'une vive douleur , lui dit en pleurant : « Il n'est pas revenu avec moi. Je vois bien que j'ai mal veillé à la garde de mon Fils. » Et aussitôt elle se mit à parcourir différentes maisons, et à le chercher de tous côtés dès le même soir, autant que la décence le permettait , répétant partout : Aux uns , vous avez vu mon Fils ? aux autres, n'avez-vous pas vu mon Fils ?

Et sa douleur et le désir de retrouver Jésus étaient les seuls sentiments qu'elle pouvait éprouver. Joseph la suivait tout en pleurs. Ils ne le retrouvèrent point; et je vous laisse à penser quel repos ils purent goûter; et surtout Marie, dont l'amour pour son Fils était extrême. Aussi les consolations que lui prodiguaient les personnes de sa connaissance ne pouvaient-elles calmer sa douleur. Quelle perte , en effet, que celle de Jésus ? Considérez-la attentivement et avec beaucoup de compassion ; car son âme est plongée dans une si mortelle affliction , que depuis qu'elle est au monde elle n'en a jamais éprouvé de semblable. Ne nous laissons donc pas troubler par les tribulations , quand nous voyons que Jésus ne les a point épargnées à sa Mère. Car s'il permet que ses plus fidèles serviteurs y soient exposés , c'est que les tribulations sont des témoignages de son amour; il nous est donc avantageux d'en éprouver nous-même.

Enfin Marie, se renfermant dans sa chambre, adresse au ciel sa prière et ses gémissements. « 0 mon Dieu! dit-elle , Père éternel , plein de clémence et de bonté , vous avez daigné me donner votre Fils; mais voilà que je l'ai perdu , je ne sais ce qu'il est devenu ; rendez-le à ma tendresse ! O Père! ôtez-moi cette amertume , et donnez-moi la consolation de revoir mon Fils I Voyez , O mon Père ! l'affliction de mon cœur , et pardonnez-moi ma négligence; j'ai commis une grande imprudence, je l'avoue , mais j'ai agi sans le savoir ; n'écoutez que votre bonté , rendez-moi mon Fils; car je ne puis vivre sans lui. 0 le bien-aimé de mon cœur ! O mon Fils ! où êtes-vous? Que vous est-il arrivé? Qui vous donne maintenant un asile ? Seriez-vous retourné au ciel avec votre Père ? Car , je le sais , vous êtes Dieu , vous êtes le Fils de Dieu ; mais comment m'auriez-vous laissé ignorer ce dessein ? Quel qu'un vous aurait-il enlevé par surprise ? Car, je n'oublie pas non plus que vous êtes homme, que je vous ai enfanté, et qu'autrefois, pour vous soustraire aux recherches d'Hérode , je vous ai porté en Égypte. O mon Fils! Que votre Père vous préserve de tous les malheurs ! Faites-moi connaître où vous êtes, et j'irai vous trouver. Ou plutôt, ô mon Fils, revenez à moi; pardonnez-moi cette première faute; et désormais il ne m'arrivera plus de vous garder avec tant de négligence. Aurais-je eu le malheur de vous offenser en quelque chose? Pourquoi donc, ô mon Fils ! vous êtes-vous éloigné de moi ? Je sais que ma douleur ne vous est pas inconnue; ne différez plus de revenir auprès de votre Mère; depuis votre naissance jusqu'à ce jour, je n'ai jamais passé un moment sans vous, mangé sans vous, dormi sans vous; voilà la première fois que ce malheur m' arrive.  Mais me voilà maintenant séparée de vous , et j'ignore comment cela s'est fait. Vous le savez, ô mon Fils! Vous êtes mon espérance , ma vie et tout mon bien , je ne puis vivre sans vous. Faites-moi donc connaître où vous êtes caché , et comment je pourrai vous trouver. »

C'était ainsi et par d'autres semblables gémissements que Marie exprimait pendant la nuit les tourments que lui causait l'absence de son Fils bien-aimé. Le lendemain matin , Marie et Joseph , sortant de la maison dès le point du jour , se mirent à chercher Jésus dans les environs ; car on revenait de Jérusalem par plusieurs chemins, de même que pour revenir de Sienne à Pise , on peut passer par le Puy-de-Bonichy , par Colle ou par d'autres endroits.

Le jour suivant ils parcoururent donc diverses routes, cherchant Jésus parmi les personnes de leur parenté ou de leurs connaissances, et ne l'ayant pas trouvé, Marie, presque désespérée , était en proie aux plus pénibles anxiétés, et rien ne pouvait la consoler. Le troisième jour enfin, le Père et la Mère de Jésus , étant revenus à Jérusalem, le trouvèrent dans le Temple assis au milieu des Docteurs. Alors Marie l'apercevant fut remplie de joie, et comme si elle eût retrouvé une nouvelle vie, elle tomba à genoux, et ne pouvant retenir ses larmes, elle rendit grâces à Dieu. A la vue de sa Mère, l'Enfant Jésus s'avance vers elle ; Marie le prend dans ses bras, le presse, l'embrasse tendrement, colle son visage sur celui de son Fils, et, le retenant quelque temps sur son cœur, goûte en ces étreintes un délicieux repos; car dans son émotion, il lui eût été impossible de prononcer une parole.

Puis elle dit, en levant les yeux sur lui : « Mon Fils, pour quoi avez-vous agi ainsi avec nous? Voilà que votre Père et moi , vous cherchions , fort affligés. » Jésus répondit : « Pourquoi me cherchiez-vous ? Ne saviez-vous pas qu'il faut que je m'emploie à ce qui regarde le service de mon Père? » Mais il ne comprirent pas ce qu'il leur disait. Marie, lui dit donc : « Mon Fils, nous allons retourner à la maison ; ne voulez-vous pas revenir avec nous ? — Je ferai ce qu'il vous plaira, reprit Jésus. » Et il revint avec eux à Nazareth.

Vous avez vu l'affliction de Marie dans cette circonstance. Mais que fit l'Enfant Jésus pendant ces trois jours? Considérez comment il se retire dans l'hôtellerie des pauvres , avec quelle honte il demande à y être reçu , et comment le pauvre Jésus mange et loge avec les pauvres. Assis au milieu des Docteurs , voyez avec quelle gravité, quelle sagesse et quel respect il les interrogeait; il les écoutait comme un enfant ignorant , ce qu'il faisait par humilité, et pour leur épargner la honte que ses admirables réponses auraient pu leur occasionner. — Vous pouvez faire sur ce qui précède les trois réflexions suivantes qui sont très-importantes. Premièrement, que celui qui veut s'attacher à Dieu ne doit pas entretenir
avec ses proches des rapports trop intimes, mais se séparer entièrement d'eux. Car quand l'Enfant Jésus voulut s'occuper de ce qui regardait le service de son Père, il se sépara de sa Mère bien-aimée , et l'on voit même que, lorsqu'on le chercha parmi les personnes de sa parenté et de sa connaissance , on ne l'y trouva pas.

Secondement , que les personnes de piété ne doivent point s'étonner lorsque , parfois , se trouvant dans un état d'aridité spirituelle, il leur semble que Dieu les a abandonnées , puisque la Mère de Dieu elle-même a été soumise à cette épreuve. Qu'elles ne se troublent donc point , mais que , persévérant dans l'oraison et dans la pratique des bonnes œuvres, elles cherchent Dieu de tout leur cœur, et bientôt elles le trouveront. Troisièmement , qu'il ne faut jamais s'attacher à son propre sentiment ou à sa propre volonté ; car on voit que Notre Seigneur, après avoir dit qu'il devait s'employer au service de bon Père , se détermina pourtant à faire la volonté de sa Mère; qu'il partit avec elle et avec Joseph, et « qu'il leur était soumis. » En quoi vous pouvez aussi admirer son humilité, dont nous allons parler plus amplement.

MichelT

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Re: MÉDITATIONS SUR LA VIE JESUS-CHRIST TRADUITES DE SAINT BONAVENTURE - 14 eme siecle

Message par MichelT le Ven 17 Fév 2017 - 18:13

CHAPITRE XV.

DE CE QUE FIT JÉSUS DEPUIS DOUZE JUSQU'A TRENTE ANS.

Or, Jésus étant sorti du Temple et de Jérusalem , retourna dans la ville de Nazareth avec ses parents « auxquels il était soumis , » et il y demeura avec eux depuis ce moment jusqu'au commencement de sa trentième année ; et les Écritures ne rapportent rien de ce qu'il a pu faire pendant tout ce temps , ce qui parait tout-à-fait étonnant. Que penserons-nous donc qu'il ait pu faire? Qu'admirerons-nous dans sa conduite? La vie de Jésus, pendant tant d'années, a-t-elle été si oisive que l'on n'ait trouvé aucune action digne de nous être transmise par la tradition ou par l'Écriture ; et , s'il y en eût de telles, pourquoi n'ont elles pas été écrites comme les autres faits évangéliques? cela paraît tout-à-fait surprenant. Mais ici redoublez d'attention, et il vous sera facile de voir qu'en ne faisant rien , Jésus a réellement fait des choses dignes d'admiration. Car tous ses actes sont pleins de mystères.

C'était par vertu qu'il faisait toutes ses actions extérieures; c'était aussi par vertu qu'il gardait le silence et la solitude. Ce grand Maître, qui devait plus tard nous enseigner la vertu et nous montrer le chemin du ciel , commença donc, dès sa jeunesse, à pratiquer toutes les vertus, mais avec une perfection admirable dont on ne pouvait trouver d'exemple dans les siècles antérieurs , c'est-à-dire , ainsi que l'on peut le supposer sans impiété et l'affirmer sans aucune témérité , en se présentant à tous les regards comme un homme inutile, abject et insensé. Au reste, je n'avance rien que je ne puisse justifier par le témoignage de l'Écriture ou des Saints Pères , ainsi qu'on vous l'a dit au commencement de cet ouvrage.

Jésus s'éloignait donc du commerce et des conversations du monde, il fréquentait la Synagogue, ou, si vous l'aimez mieux, l'Église. Là, se tenant à l'endroit le moins apparent , il consacrait à la prière un temps considérable. De retour à la maison, il restait avec sa Mère et quelquefois il aidait Joseph dans les travaux de son état ; il passait et repassait au milieu des hommes comme s'ils eussent été invisibles à ses yeux. On s'étonnait donc qu'un jeune homme si distingué ne fit rien qui parût propre à lui attirer l'estime et les louanges du monde ; car on s'attendait à lui voir faire les actions les plus éclatantes et les œuvres les plus recommandables. Enfant, il croissait en âge et en sagesse devant Dieu et devant les hommes (1) mais, pendant son accroissement et depuis sa douzième jusqu'au-delà de sa trentième année , on ne lui voyait
rien faire qui eût la moindre apparence d'habileté et de capacité

(1) Luc , 2.

On s'en étonnait, on s'en moquait, en disant : « II n'est bon à rien , c'est un idiot , un homme de néant , sans jugement, un imbécile. » Il n'apprit pas même à lire; ce qui faisait dire de lui que :  C`était un pauvre Sire. » Et il tenait si constamment à cette manière de vivre, il y était si fortement attaché, qu'il passait ordinairement aux yeux de tout le monde pour un être vil et méprisable. C'est ce que David avait prophétisé par avance en faisant dire au Christ : « Je ne suis pas un homme, mais un ver de terre, etc.» (1).

Voilà donc ce qu'il faisait en paraissant ne rien faire. Comme je vous l'ai déjà dit, il se rendait vil et abject aux yeux de tout le monde. Cela vous paraît-il donc être si peu de chose? Sans doute ces abaissements ne lui étaient pas nécessaires; mais moi n'en avais-je pas besoin? Certes , je ne trouve rien de plus grand ni de plus difficile à pratiquer. Il me semble que l'on est arrivé au plus haut degré de la perfection lorsqu'on est parvenu sans feinte, et sans déguisement, mais en toute vérité et sincérité, à se vaincre soi-même, à commander aux inclinations et à l'orgueil de la nature, jusqu'au point de ne vouloir plus être compté pour quelque chose , mais de consentir à être dédaigné comme un homme abject et méprisable. Il y a là plus de grandeur qu'à soumettre des villes , suivant ces proverbes de Salomon : « Un homme patient vaux mieux qu'un homme vaillant. Celui qui règne sur son cœur est au-dessus de celui qui emporte des places fortes (2) . »

(1) Ps. 21. — (2) Prov. 16.

Jusqu'à ce que vous soyez parvenue à ce point, croyez que vous n'avez encore rien fait. Car, comme dit l'Évangile : « Puisque dans la vérité nous ne sommes tous que des serviteurs inutiles (1), » même lorsque nous avons bien fait toutes choses , tant que nous n'avons pas atteint ce degré d'humilité , nous ne sommes pas encore dans la vérité , mais nous nous arrêtons, et nous marchons dans la vanité. C'est ce que l'Apôtre confirme encore quand il dit : « Celui qui croit être quelque chose, quoiqu'en effet il ne soit rien, se trompe lui-même (2). » Si donc vous me demandez pourquoi Jésus agissait de la sorte, je vous répondrai qu'il ne l'a pas fait pour lui , mais pour nous instruire. D'où il faut conclure que si nous ne profitons point d'une telle leçon , nous sommes tout-à-fait inexcusables. C'est, en effet, une chose abominable qu'un vermisseau, qui sera bientôt lui-même la proie des vers , ose s'élever lorsque le Seigneur, le Dieu de majesté s'humilie et s'abaisse si profondément.

Que si quelqu'un trouve qu'il est absurde de supposer que Notre Seigneur a vécu dans une telle inutilité , s'il ose dire que les Évangélistes ont omis bien des choses et tenir d'autres semblables discours , il sera facile de répondre qu'il n'était pas inutile d'offrir et de donner l'exemple d'une si importante vertu; mais que rien, au contraire, n'était plus utile, parce qu'elle est le fondement le plus ferme, le plus inébranlable de toutes les vertus.

(1) Luc , 17. — (2) Galat , 6.

D'ailleurs , on lit dans l'Évangile de saint Jean, ces paroles de Jésus lui-même : « Lorsque le Saint- Esprit , que je vous enverrai de la part de mon Père , cet Esprit de vérité qui procède du Père, sera venu, il rendra témoignage de moi ; et vous aussi, vous me rendrez témoignage, parce que vous êtes avec moi dès le commencement (1) , » à savoir : comme Prédicateurs.

Et saint Pierre dit , lors de l'élection de l'apôtre saint Matthias : « Il faut que nous choisissions entre ceux qui sont restés unis avec nous depuis le moment où le Seigneur Jésus a vécu parmi nous» (2) , à commencer du baptême de saint Jean.  Or Jésus avait environ trente ans quand il commença. Mais si Notre Seigneur eût commencé à prêcher avant saint Jean , celui-ci n'aurait pas été son Précurseur. De plus s'il eût commencé avant saint Jean, comment aurait-il été inconnu , pendant tant d'années , de ses voisins qui disaient de lui : « N'est-ce pas là le Fils du charpentier (3) ? » lorsque peu de temps après il était appelé « Fils de David » par ceux qui le suivaient. Si donc il eût commencé plutôt à faire des prédications ou des actions importantes, l'Écriture en aurait fait mention, ou du moins en aurait conservé quelque chose , et tous les Évangélistes ne les auraient pas passées sous silence.

Mais ce que j'avance ici paraît aussi être l'opinion de saint Bernard , comme je vous le prouverai au chapitre suivant, par une dernière citation. Quelle que soit la vérité sur ce point, je pense que les personnes pieuses aimeront à se figurer les choses telles que nous venons de les présenter. Ainsi , par cette conduite , le Seigneur Jésus forgeait en quelque sorte ce glaive de l'humilité dont parlait le Prophète, quand il disait : « Ceignez-vous de votre glaive, Roi très-puissant (4); » car, pour abattre l'orgueil de son ennemi , rien ne convenait mieux que le glaive de l'humilité.

(1) Jean., 15. - (2) Act., 1. (3) Matth., 13. —(4) Ps. 41.


En effet , on lit qu'au lieu de faire usage du glaive de sa toute-puissance , au moment où il semblait lui être plus nécessaire , c'est-à-dire , au temps de sa Passion , il eut recours à des armes bien différentes. Le même Prophète se plaint à Dieu le Père de la conduite qu'il a tenue envers son Fils, en lui disant : « Vous avez brisé la pointe de son glaive et vous ne l'avez pas secouru dans le combat (1). » Ainsi vous voyez que le Seigneur Jésus commença à pratiquer ce qu'il voulait enseigner plus tard (2) . Car il devait dire dans la suite : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur (3). » Il voulut donc d'abord donner l'exemple, et comme il était véritablement doux et humble de cœur, c'était aussi sans déguisement et du fond du cœur qu'il pratiquait la douceur et l'humilité. Loin d'user de feinte dans l'exercice de ces vertus , il s'établit et s'affermit si parfaitement dans l'humilité , la bassesse et l'abjection , et s'anéantit si complètement aux yeux de tout le monde, que, même après qu'il eut commencé ses prédications , après qu'il eut révélé des vérités si élevées et si divines, après même qu'il eut opéré des œuvres si prodigieuses et si admirables , on n'avait pour lui aucune considération; et qu'on le méprisait, qu'on le raillait par ces questions : Quel est celui-ci? N'est-ce pas le fils du charpentier? ou par d'autres paroles dérisoires et méprisantes. Ainsi se vérifia la parole de l'Apôtre, qui a dit de lui : Il s'est anéanti lui-même en prenant la forme d'un esclave (4) ; et non-seulement d'un esclave ordinaire, comme il l'est devenu en s'incarnant, mais d'un esclave inutile , par l'humilité et la bassesse de ses manières et de son langage.

(1) Ps. 88, — (2),Act., 1. — (3) Matth., 11. — (4) Phil., 2.

Voulez-vous donc voir avec quelle puissance il s'est armé de ce glaive examinez toutes ses actions , il n'y en a pas une où n'éclate l'humilité. Vous avez pu l'observer dans tout ce qui précède; souvenez-vous en bien. Nous allons voir dans ce qui va suivre , et même en un grand nombre de circonstances , que la fidélité de Jésus à la pratique de l'humilité prit de continuels accroissements jusqu'à sa mort, après sa mort et même après son Ascension.

N'a-t-il pas, à la fin de sa vie, lavé les pieds de ses disciples? N'a-t-il pas été humilié au-delà de tout ce qu'on pourrait dire , en souffrant le supplice infâme de la Croix? Rayonnant de la gloire de sa Résurrection, n'a-t-il pas encore daigné donner à ses Disciples le nom de frères ? Allez , dit-il à Madeleine, et dites à mes frères : Je monte vers mon Père et votre Père, etc. (1) ; et après son Ascension. n'a-t-il pas dit humblement à Paul, comme il l'eût fait à un égal : « Saul, Saul, pourquoi me persécutez-vous ? » (2) Et dans cette même circonstance , il ne prend pas le titre de Dieu , il se nomme lui-même Jésus ; enfin , au jour du jugement, lorsqu'il se sera assis sur le trône de sa Majesté , ne dira-t-il point aux élus : « Tout ce que vous avez fait à; l` un des plus petits d'entre mes frères, vous me l'avez fait à moi-même (3) .»

Ce n'est pas sans raison que cette vertu fut si chère au cœur de Jésus. Car il n'ignorait pas que si l'orgueil est le principe de tous les vices, l'humilité est le fondement de toutes les vertus, et même de notre salut.

(1) Saint Jean , 20. — (2) Act., 9. — (3) Matth..25

C'est donc en vain que l'on essaierait d'élever sur une autre base l'édifice de notre sanctification. Donc , sans l'humilité, vous ne devez vous rassurer ni sur la virginité , ni sur la pauvreté , ni sur aucune autre vertu , ni sur aucune bonne œuvre. Jésus a donc forgé lui-même cette vertu; c'est-à-dire qu'il nous a montré les moyens de  l'acquérir, lesquels consistent à être vil et méprisable à ses propres yeux et même à ceux des autres , et à s'appliquer continuellement à l'exercice des emplois les plus bas. Allez donc et faites de même , si vous voulez acquérir l'humilité. Car cette vertu doit être précédée de l'humiliation que l'on trouve dans l'avilissement et dans les exercices des travaux obscurs et méprisés.

Voilà ce que saint Bernard dit à ce sujet (1) : « L'humilité à laquelle on arrive inévitablement par l'humiliation , est le fondement de tout l'édifice spirituel ; car l'humiliation conduit à l'humilité , comme la patience à la paix , et la lecture à la science. Si vous désirez devenir humble , marchez constamment dans la voie de l'humiliation. Car si vous ne pouvez souffrir d'être humilié, vous n'arriverez jamais à l'humilité. »

Saint Bernard dit encore (2) : « Lorsque vous tendez à ce qu'il y a de plus élevé , ayez d'humbles sentiments de vous-même, de peur qu'en vous élevant au-dessus de ce que vous êtes, vous ne descendiez au-dessous de  vous-même ; ce qui arriverait si vous ne vous étiez affermi dans une véritable humilité. Et comme ce n'est que par l'humilité qu'on obtient les plus grandes grâces , celui qui veut y parvenir doit se courber sous la verge de la réprimande , et acquérir ainsi le mérite de l'humilité. Lors donc que vous vous voyez humilié, regardez cela comme un heureux présage; c'est une preuve assurée de la proximité de la grâce (3) . Car, comme Dieu ne tarde pas à humilier par quelque chute celui qui s'élève dans son cœur, de même il ne tarde pas à élever celui qui s'humilie. Sans doute vous connaissez ces deux proverbes (4) : «Dieu résiste aux superbes et donne sa grâce aux humbles. »

(1) Bcrn., Ep. 87, ad Ogerium. — (2) Bern, Serm. 21, sup. Cant. — (3) Prov. 16. — 14) Jacob, 4:

Saint Bernard dit un peu après : « Mais c'est peu de se soumettre de bon cœur lorsque Dieu nous humilie par lui-même , si l'on ne montre la même soumission lorsqu'il le fait par quelque personne que ce soit. Ainsi recevez sur ce sujet l'admirable leçon du saint Roi David. Maudit un jour par l'un de ses serviteurs, il fut insensible à ce comble de l'outrage parce qu'il pressentait le retour de la grâce, et il se contenta de dire (1) : Qu'y a-t-il de commun entre moi et vous, enfant de Sarvia? 0 homme vraiment suivant le cœur de Dieu , qui crut devoir s'enflammer et s'irriter plutôt contre celui qui prenait sa défense que contre celui qui l'outrageait! c'était donc en toute sécurité de conscience qu'il disait (2) : Si j'ai rendu le mal pour le mal, que je tombe sans défense devant mon ennemi, je l'ai mérité. »

Mais en voilà assez pour le moment sur cette vertu. Revenons à l'observation des actions et de la vie de Jésus , notre divin modèle , car c'est là ce que nous nous sommes principalement proposé. Or, ma chère fille , rendez-vous présente à tout, ainsi que je vous l'ai souvent recommandé, et considérez que cette pauvre famille, quoique bénie au-dessus de toutes les autres, mène pourtant , au sein de la plus extrême pauvreté, une vie obscure et cachée. L'heureux vieillard Joseph vivait comme il pouvait du métier de charpentier.

(1) II Rois, 6. — (2) Ps. 7-

Le travail de l'aiguille et du fuseau procurait quelque gain à Marie ; elle faisait en outre tout le service de la maison qui , comme vous le savez , comprend beaucoup de choses ; elle préparait les repas pour son Époux et pour son Fils ; elle se chargeait aussi de tous les autres soins du ménage, car elle n'avait pas de servante. Soyez touchée de la voir ainsi réduite à tout faire de ses propres mains ; soyez aussi sensible au sort de Jésus qui consent à l'aider et à se livrer avec zèle à toutes les occupations dont il était capable. Car, ainsi qu'il le déclare lui-même (1) , il est venu pour servir et non pour être servi. Or donc, n'aidait-il pas sa Mère à dresser leur pauvre table , à faire les lits, et à pourvoira toutes les autres nécessités du ménage?

(1) Matth., 20.

Considérez -le , remplissant dans la maison les fonctions les plus humiliantes, et, en même temps, ne perdez pas de vue sa sainte Mère. Voyez aussi comment Jésus, Marie, Joseph s'asseyent chaque jour à la même table pour prendre en commun , non une nourriture exquise et recherchée, mais grossière et frugale; et comment ensuite ils s'entretiennent , non par des discours frivoles et inutiles, mais par des paroles pleines de sagesse et de l'esprit de Dieu ; de sorte que l'âme n'est pas moins nourrie que le corps. Après quelques moments de récréation, ils se retirent dans leurs chambres pour y faire leur prière. Loin d'être spacieuse, la maison qu'ils occupaient était fort petite. Entrez en esprit dans ces chambres, car chacun d'eux a la sienne.

Voyez , vers le soir, Notre Seigneur Jésus-Christ s'étendant sur la terre, après sa prière, pour y passer pendant tant d'années toutes ses nuits aussi humblement, aussi misérablement que le plus pauvre des hommes. Vous devriez avec autant de persévérance le considérer aussi tous les soirs dans cette triste situation. O Dieu vraiment caché ! pourquoi donc traitiez-vous si rudement votre chair innocente? Car une seule nuit ainsi passée suffisait pour expier tous les péchés du monde. Mais en cela vous cédiez aux impulsions d'un amour immense ; vous brûliez de zèle pour la brebis perdue , que vous vouliez rapporter sur vos épaules au céleste bercail.

O Roi des Rois, Dieu éternel, qui soulagez l'indigence de toutes vos créatures, et qui leur donnez avec abondance tout ce qui est nécessaire à leurs besoins, vous vous étiez donc réservé toutes les souffrances de la pauvreté, de l'abjection , de la mortification supportées dans la veille comme dans le sommeil , dans vos jeûnes comme dans vos repas, dans toutes les actions de votre vie et pendant un si long temps? Où en sont donc les amateurs des jouissances corporelles et tous ceux qui recherchent les ornements curieux et variés? Nous ne sommes pas disciples d'un tel Maître si nous avons de semblables goûts. Sommes-nous donc plus sages que lui?

Il nous a appris par ses leçons et par son exemple à être humbles, pauvres, mortifiés et laborieux; suivons les traces de ce grand Maître, qui ne veut pas nous tromper et ne peut se tromper lui-même; et, selon l'enseignement de l'Apôtre (1) , lorsque nous avons la nourriture et le vêtement, sachons nous contenter de ce qui suffit à la nécessité sans désirer le superflu. Persévérons constamment , sans nous lasser, et avec tout le soin dont nous sommes capables , dans la pratique des autres vertus et des exercices spirituels, etc.

(1) Timoth., 6.

MichelT

Date d'inscription : 06/02/2010

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Re: MÉDITATIONS SUR LA VIE JESUS-CHRIST TRADUITES DE SAINT BONAVENTURE - 14 eme siecle

Message par MichelT le Sam 18 Fév 2017 - 14:44

CHAPITRE XVI.

BAPTÊME DE NOTRE SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST.

Après avoir passé vingt-neuf ans de sa vie dans l'état de souffrance et d'abjection que nous venons de décrire, le seigneur Jésus dit à sa Mère : « Le moment est venu de vous quitter, de glorifier et de faire connaître mon Père , de me montrer au monde et de travailler au salut des âmes, objet de ma mission sur la terre. Ne vous troublez donc point, ma bonne Mère; car je reviendrai bientôt près de vous. » Après quoi le Maître de l'humilité demande à genoux la bénédiction maternelle. Marie s'agenouille aussi , l'embrasse en pleurant et lui dit avec tendresse : « Partez , mon Fils , avec la bénédiction de votre Père et avec la mienne; sou venez- vous de moi, et n'oubliez pas la promesse que vous me faites de revenir bientôt. »

Ayant ainsi respectueusement pris congé de sa Mère et de Joseph son nourricier , Jésus se hâta de prendre la route de Nazareth à Jérusalem , pour se rendre au Jourdain où Jean baptisait. Ce lieu est situé à dix-huit milles de Jérusalem. Le Maître du monde entreprit seul ce voyage; car il n'avait pas encore de Disciples. Au nom du ciel considérez-le donc attentivement par courant seul, nu-pieds, une si longue route, et soyez touchée d'une vive compassion. 0 Seigneur! où allez-vous? N'êtes-vous pas au-dessus de tous les Rois de la terre?

Où sont donc, Seigneur, les Barons, les Comtes, les Ducs, les troupes , les chevaux, les chameaux , les éléphants, les chars, les équipages, les serviteurs, et cette multitude de gens dont vous devriez être accompagné? Où sont les gardes qui devraient vous environner et vous défendre de l'empressement indiscret de la foule , selon l'usage des Rois et des grands personnages? Pourquoi n'êtes-vous pas annoncé par le son des trompettes , le bruit des instruments? Où sont vos drapeaux et vos royales enseignes ; où sont les Officiers de votre maison qui devraient vous précéder" pour préparer les logements et les choses nécessaires ? Où sont les honneurs et les pompes qu'on ne refuse pas même à des vermisseaux tels que nous?

Eh! quoi, Seigneur, le ciel et la terre sont remplis de votre gloire , et vous marchez ainsi sans pompe et sans honneurs ! N'êtes-vous pas celui qui , dans son royaume, (1) était servi par un million d'Anges, et qu'assistait un milliard d'Esprits célestes? Pourquoi donc vous avancer ainsi seul , foulant la terre de vos pieds nus et délicats? C'est, sans doute, parce que vous n'êtes pas maintenant dans votre Royaume ; car (2) votre Royaume n'est pas de ce monde (3). Vous vous êtes anéanti vous-même, en prenant la forme, non d'un Roi, mais d'un esclave (4); vous êtes devenu comme l'un d'entre nous, pèlerin et étranger, ainsi que l'ont été nos pères ; vous vous êtes fait serviteur, afin que nous devinssions des Rois. Car vous êtes venu pour nous conduire à votre royaume en nous montrant la voie par laquelle nous pouvons y parvenir. Mais pourquoi donc négligeons-nous de la suivre? Pourquoi ne marchons-nous pas sur vos traces? Pourquoi refusons-nous de nous humilier? Pourquoi poursuivons-nous avec tant d'empressement et possédons-nous avec tant d'attache , les honneurs , les pompes, les choses vaines et périssables d'ici-bas?

(1) Dan., 7. — (2) Joan., 18. — (3) Phi., 2. — (4) Ps. 38

Ah ! il n'y a pas de doute , c'est que notre royaume est de ce monde ; c'est que nous ne pensons pas que nous n'y sommes que comme des voyageurs ; voilà pourquoi nous courons après tous ces biens trompeurs , qui ne sont que de véritables maux. O vains enfants des hommes ! pourquoi rechercher et embrasser avec tant d'ardeur le mensonge pour la vérité, les choses fragiles et périssables pour les biens solides et permanents, ce qui passe avec le temps pour ce qui est éternel ? Certes , Seigneur, si nous ne perdions jamais de vue que nous sommes ici-bas des pèlerins et des étrangers, il nous serait plus facile de vous suivre; et , n'usant que pour la nécessité de tout ce qui frappe nos sens , nous ne tarderions pas à courir après vous à l'odeur de vos parfums (1) ; car nous serions déchargés de tant de soins inutiles ; nous regarderions toutes les choses qui passent comme déjà passées , et il nous coûterait peu de les dédaigner.

Voilà donc Notre Seigneur Jésus-Christ cheminant humblement, comme nous l'avons dit, de journée en journée, jusqu'à ce qu'il soit parvenu au Jourdain. En arrivant , il trouve saint Jean occupé à baptiser les pécheurs , et une foule immense accourue pour entendre ses prédications ; car on le prenait pour le Messie. Jésus lui dit donc : « Donnez-moi , je vous prie , le baptême comme à ceux-ci. » Mais Jean le regardant et découvrant , par la lumière de l'Esprit-Saint , quel est celui qui lui parle , est saisi de crainte et répond avec respect (2) : Seigneur, c'est moi qui dois être baptisé par vous. Jésus lui dit : « Laissez-moi faire : c'est ainsi que nous devons accomplir toute justice. Taisez-vous maintenant et ne me faites pas connaître, parce que mon heure n'est pas encore venue; mais baptisez-moi. Voici le moment d'exercer l'humilité, et je veux pratiquer cette vertu dans toute son étendue. »

(1) Cant. , 1. — (2) Matth.

Apprenez-donc ici ce que c'est que l'humilité, car c'est le lieu d'en parler ; et vous devez savoir que , suivant les auteurs qui ont traité ce sujet., il y a trois degrés d'humilité. Le premier, c'est de se soumettre à ses supérieurs et de ne point se préférer à ses égaux. Le second , est de se mettre au-dessous de ses égaux et de ne pas s'élever au-dessus de ses inférieurs. Le troisième et dernier degré , consiste à se mettre au-dessous même de ses inférieurs. Et c'est là justement ce qu'a fait Jésus-Christ. II a donc pratiqué cette vertu dans toute son étendue.

Vous voyez que l'humilité de Jésus est encore plus grande ici que dans le chapitre précédent. Car maintenant il se soumet à son inférieur, il s'abaisse au rang des pécheurs pour justifier et glorifier saint Jean. Mais en outre, examinez combien son humilité s'est accrue, sous un autre rapport; jusque-là, il ne l'a montrée que pat une vie inutile et abjecte, ici il veut être regardé comme un pécheur ; car c'est à des pécheurs que saint Jean prêche la pénitence et donne son baptême, et c'est avec ces pécheurs et en leur présence que le Seigneur Jésus veut être baptisé.

Mais voici comment saint Bernard s'explique en cette occasion (1). « C'est au milieu de la foule du peuple que Jésus vient au baptême de Jean . Il y vient comme un homme pécheur, lui qui, seul, était sans péché parmi les hommes. Qui reconnaîtrait en lui le Fils de Dieu ?  Qui croirait que c'est le Dieu de toute majesté ? Certes, Seigneur, votre humilité est excessive, le voile qui vous couvre est trop impénétrable ; mais il ne pourra vous dérober au regard de saint Jean. » Voilà ce que dit saint Bernard.

(1) Bern. , Serm. 1 , in Epiph.

Quoique ces réflexions puissent convenir également à la Circoncision , où Jésus prit aussi l'apparence de pécheur , elles sont ici bien plus convenables encore , puisque dans son baptême, c'est publiquement et devant la foule, au lieu que, dans sa Circoncision, c'est secrètement qu'il prend cette ressemblance. Mais ici n'y avait-il pas à craindre que , dans l'exercice de la prédication auquel il allait se consacrer, il ne perdît , en qualité de pécheur, la considération qui lui était nécessaire? Cependant cette crainte n'empêcha pas le Maître de l'humilité de s'humilier très-profondément.

Il voulut donc paraître ce qu'il n'était point , abject et méprisable, nous instruisant ainsi constamment par son exemple ; nous , au contraire , nous voulons paraître ce que nous ne sommes pas, dignes de louanges et de gloire. En effet, si nous croyons remarquer en nous quelque chose qui mérite l'estime , nous en faisons étalage et nous cachons avec soin nos défauts , quoique nous soyons remplis de péchés et de malice. Où est donc notre humilité ? Écoutez à ce sujet, non mes réflexions, mais celles de saint Bernard (1), que voici : « II y a , dit-il , une humilité que produit et qu'enflamme la charité , et il y a une humilité que la vérité fait naître en nous, mais elle est froide et sans ardeur. L'une est dans l'esprit , l'autre est dans le cœur. En effet , si , au flambeau de la vérité , vous jetez intérieurement un regard consciencieux sur vous-même, et si vous vous jugez sans vous flatter , je ne doute pas que la connaissance parfaite que vous aurez de vous-même ne vous humilie et ne vous rende méprisable à vos propres yeux, quoique peut-être il vous fût encore insupportable de passer pour tel aux yeux des autres. Ce sera alors la vérité qui vous rendra humble ; vous ne le serez pas encore par un sentiment d'amour.

(1) Brn., Serm. 12., sup. Cant.

Car, si la vérité qui vous a donné une connaissance si exacte et si salutaire de vous-même , avait embrasé votre cœur d'autant d'amour qu'elle y a répandu de lumières, vous eussiez indubitablement voulu, qu'autant qu'il est possible, tout le monde vous jugeât comme vous savez que vous l'êtes intérieurement par la Vérité elle-même. Je dis autant qu'il est possible , parce qu'il n'est pas toujours convenable de faire connaître aux autres tout ce que nous savons de nous-mêmes , et que souvent une sincérité charitable et une charité sincère ne nous permettent pas de divulguer ce qui pourrait nuire aux personnes qui en auraient connaissance. Autrement si, retenu par votre amour propre, vous retenez aussi en vous-même le témoignage de la vérité , qui ne voit que votre amour pour elle est bien faible , puisque vous lui préférez votre intérêt propre ou votre propre gloire ? »

Saint Bernard ajoute un peu plus bas. « Alors si vous éprouvez en vous-même l'humiliation que fait naître cette inévitable humilité dont le Dieu qui sonde les cœurs et les reins remplit tous les sentiments d'une âme vigilante , joignez-y l'adhésion de la volonté ; et faites de nécessité vertu , car il n'y a point de vertu sans l'adhésion de la volonté. Or , c'est ce qui se fera, si vous ne voulez passer aux yeux du monde que pour ce que vous êtes intérieurement. Sans cela craignez que ce qui suit ne vous regarde (1) : II agit avec artifice en la présence de Dieu , et sa perversité le fait abhorrer. Et comme dit le proverbe (2) : Le double poids est abominable devant Dieu. En effet que faites-vous ? Après vous être pesé dans la balance de la vérité , vous jugez secrètement au fond de votre cœur que vous valez peu de chose ; puis , vous estimant à l'extérieur à un autre prix , vous vous vendez en quelque sorte à nous à plus haut poids que celui que vous avez reconnu être le vôtre. Craignez le Seigneur, et ne soyez pas assez injuste pour vouloir glorifier celui que la vérité humilie , car ce serait résister à la vérité et combattre contre Dieu.

(1) Ps. , 35. — (2) Prov. , 20.

Mais plutôt acquiescez à ce que Dieu demande de vous, et que votre volonté soit soumise à la vérité , non-seulement soumise , mais même entièrement conforme (1). Mon âme, dit le Prophète, ne se soumettra-t-elle pas à  Dieu ? Mais c'est peu d'être soumis à Dieu , si vous ne l'êtes aussi à toute créature humaine eu vue de Dieu ; soit à votre Abbé comme à votre supérieur, soit aux Prieurs préposés par lui. Je dis plus, soumettez-vous à vos égaux, soumettez-vous même à vos inférieurs; car c’est ainsi, dit Jésus-Christ, que nous devons accomplir toute justice. A l'exemple du divin Maître , prévenez aussi votre inférieur. Si vous voulez que votre justice soit parfaite , déférez à un subordonné , fléchissez sous un moindre que vous. » Là s'arrête saint Bernard.

Il dit encore autre part (2) : « Qui peut être réputé juste sans humilité? Lorsque le Seigneur se courbait sous la main de Jean-Baptiste, son serviteur, et que celui-ci était saisi de crainte devant une si haute Majesté : laissez-moi faire , dit Jésus, car c'est ainsi que , vous et moi, devons accomplir toute justice, faisant consister la consommation d'une parfaite justice dans une humilité parfaite. L'homme véritablement juste est donc celui qui est humble. » Ainsi conclut saint Bernard.

Or, les humbles montrent évidemment qu'ils sont remplis de cette parfaite justice en rendant à chacun ce qui lui appartient ; ils ne dérobent rien à personne , ils rendent la gloire à Dieu et gardent pour eux le mépris. Vous comprendrez encore mieux cette vérité en considérant quelle est l'injustice de l'orgueilleux qui s'attribue les dons de Dieu. Voilà ce qu'en dit saint Bernard :  (3)

(1) Ps. 61. — (2) Sup. Cant., Serm. 47. - (3) Ser. 84. , sup. Cant.

«Comme il arrive souvent que les plus grandes grâces deviennent pour nous la source des plus grands malheurs , lorsque , le Seigneur nous les ayant accordées par préférence aux autres, nous lisons de ses dons comme si nous ne les tenions pas de lui, et sans en faire remonter à lui toute la gloire; de même ceux que les faveurs célestes font regarder comme étant très grands , sont indubitablement très-petits aux yeux de Dieu , lorsqu'ils oublient qu'ils les tiennent de lui. Et j'épargne ici votre faiblesse ; car en me servant de ces expressions mitigées : très-grands, très-petits, je n'ai pas rendu toute ma pensée. J'ai adouci les traits de l'opposition , je vais les rendre plus saillants; j'aurais dû dire : très-bons, très-mauvais.

Sans aucun doute , le meilleur des hommes en est réellement le plus mauvais, s'il s'attribue les dons qui le mettent au-dessus des autres ; car cela est abominable. Que si quelqu'un dit : A Dieu ne plaise que je m'aveugle jusqu'à ce point; je reconnais, au contraire , que je ne suis rien que par la grâce de Dieu (1); et que, cependant, il s'étudie à s'attitrer quelque gloire pour les grâces qu'il a reçues de Dieu , n'est-ce pas là un larron , un voleur? Que celui que cela regarde écoute ce qui suit: (2) Mauvais serviteur, vous prononcez vous-même votre condamnation. Car quoi de plus abominable qu'un serviteur qui s'approprie la gloire de son Maître ? » Voilà les paroles de saint Bernard.

(1) 1. Corint., 16. — (2) Luc, 19.

Elles vous font voir que la justice parfaite consiste dans l'humilité ; qu'elle ne dérobe point à Dieu l'honneur qui lui est dû ; qu'elle ne s'attribue point ce qui ne lui appartient pas, et surtout qu'elle ne nuit en rien au prochain. Car l'homme humble ne juge personne , ne se préfère à personne, se croit inférieur à tout le monde et choisit toujours la dernière place. Sur quoi le même saint Bernard s'exprime ainsi :

« (1) 0 homme! que savez-vous si celui que vous regardez comme le plus méprisable et le plus misérable des hommes , dont la vie excessivement criminelle et affreusement infâme vous fait horreur , et que , par tous ces motifs , vous vous croyez autorisé à mettre au-dessous, non-seulement de vous-même qui vous flattez peut-être de vivre avec sobriété , justice et piété , mais même au-dessous de tous les scélérats dont il vous paraît être le plus abominable ; que savez-vous , dis-je , si cet homme ne sera pas un jour, par un changement opéré par la main du Tout-Puissant , meilleur intérieurement que ces scélérats et que vous- même ? Que savez-vous s'il n'est pas déjà tel aux yeux de Dieu ? Et voilà pourquoi ce grand Dieu nous a défendu de prendre non-seulement une place peu élevée, mais la pénultième, mais même l'une des dernières; voilà pourquoi il nous dit : « (2) Mettez-vous à la dernière place , » afin que vous paraissiez seul le dernier de tous , et que vous ne soyez pas tenté , je ne dis pas seulement de vous préférer, mais de vous comparer à personne. »

(1) Serm. 37., sup. Cant. — (2) Luc, 14

Saint Bernard recommande encore l'humilité dans plusieurs autres passages que nous allons rapporter (3) : « L'humilité, mes frères , est une grande et féconde vertu qui nous mérite de savoir ce qui ne s'apprend point , qui nous fait acquérir ce que nous ne pourrions par nous-mêmes ajouter à nos connaissances , qui par le Verbe et sur le Verbe nous rend capable, de concevoir des mystères qu'il nous serait impossible d'expliquer par nos propres paroles.

(3) Serm. 85., sup cant

Pourquoi recevons-nous ces faveurs ? Ce n'est pas que nous les ayons méritées , mais c'est qu'elles nous ont été accordées par le bon plaisir du Père éternel , du Verbe , l'Époux de nos âmes , Jésus-Christ Notre Seigneur qui est le Dieu béni au-dessus de tout dans les siècles des siècles. »

Saint Bernard , dit encore : (1) «L'humilité est une vertu qui , par la connaissance véritable qu'elle nous donne de nous-mêmes, nous rend vils à nos propres yeux. » Il dit ailleurs : « (2) «Il n'y a que par l'humilité que l'on peut réparer les fautes qui blessent la charité. » Et dans un autre endroit : (3) «Il n'y a que l'humilité qui ne se glorifie de rien , qui ne présume de rien , qui ne conteste sur rien. Celui qui est vraiment humble ne soutient pas avec chaleur son opinion , n'a pas la prétention d'être plus juste que les autres. Or l'humilité nous réconcilie avec Dieu qui se plaît à la voir régner dans nos cœurs. » Et autre part : « (4) L'humilité a toujours été la vertu favorite de la divine grâce. C'est sans doute pour nous conserver l'humilité que la bonté divine dispose les évènements de telle sorte que plus on fait de progrès dans la perfection , moins il semble que l'on avance. Car , lors même que l'on se serait élevé au plus haut degré de la vie spirituelle, il restera encore quelque chose de l'imperfection du premier degré, de manière qu'à peine croira-t-on avoir franchi ce degré. »

Le même saint Bernard dit aussi: (5) « C'est une belle chose que d'unir ensemble la virginité et l'humilité. Et rien n'est plus agréable aux yeux de Dieu qu'une personne dont la virginité est relevée par l'humilité , et dont l'humilité est embellie par la virginité.»

(1) Trac, de 12. grad. humile. — (2) Serm. 2. In Nativ. Domini. — (3) Ep. ad Henr. Senonens. — (4) Serm. 4, super Missus est. — (5) Serm., 1. super Missus est.

Mais , je vous le demande , de quelle vénération n'est pas digne celle dont l'humilité est rehaussée par la fécondité , et dont la virginité est consacrée par la maternité é? Voici deux choses admirables : la virginité et l'humilité. Si vous ne pouvez imiter la virginité d'une créature si humble, imitez l'humilité d'une vierge si pure. La virginité mérite tous les éloges, mais elle est moins nécessaire que l'humilité. Celle-là est de conseil , celle-ci est de précepte ; on vous invite à la première, on vous oblige à la seconde. C'est de la virginité qu'il est dit : (1) Que celui qui peut s'élever jusque-là, s'y élève; mais c'est de l'humilité qu'il est écrit : (2) Si  vous ne devenez semblable! à ces petits enfants , vous n'entrerez pas dans le royaume des Cieux. On récompense la première, on exige la seconde. Enfin, le salut est possible sans la virginité, : Il est impossible sans l'humilité. Je dis même que l’humilité peut encore être agréable à Dieu après qu'elle a perdu la virginité , si elle déplore cette perte. Et j'ose assurer que, sans l'humilité, la virginité même de Marie n'aurait pu plaire au Seigneur. (3) Sur qui, dit-il, reposera mon Esprit ,si ce n'est sur celui qui est humble et pacifique ?

Donc, si Marie n'eût pas été humble, le Saint-Esprit ne se serait pas reposé sur elle; et s'il ne s'y était pas reposé, elle ne serait pas devenue la Mère de Dieu; car, sans le Saint-Esprit, comment aurait-elle conçu du Saint-Esprit? Or, il est évident , par son propre témoignage, que pour qu'elle conçût du Saint-Esprit, (4) le Seigneur a regardé l'humilité de sa servante , plus encore que sa virginité. Il est donc démontré que si sa virginité a été agréable aux yeux de Dieu , c'est indubitablement à son humilité qu'elle en est redevable.

(1) Math.,19. — (2) Matth.,18. — (3) Isaï, 66 — (4) Luc, 1.

Il ne nous reste plus à traiter que de l'humilité.  Et celle-ci est si nécessaire aux deux autres que, si elles n'en sont accompagnées , elles ne peuvent même être considérées comme des vertus. C'est assurément par le mérite de l'humilité que nous obtenons d'être chastes ou charitables ; (1) car Dieu donne sa grâce aux humble. C'est encore l'humilité qui conserve les vertus dont Dieu nous a favorisés , parce que le Saint-Esprit ne repose que sur ceux qui sont doux et humbles (2) . L'humilité perfectionne en nous les vertus dont elle est la gardienne ; car cette perfection s'acquiert dans l'infirmité, c'est-à-dire dans l'humilité. Celle-ci triomphe de l'orgueil qui est le plus grand obstacle à la grâce et le principe de tous les péchés ; elle repousse loin d'elle et des autres vertus son tyrannique empire. Dans les citations que je viens de faire qui sont extraites de l'humble et véridique saint Bernard, vous avez dû remarquer beaucoup de belles considérations sur l'humilité. Appliquez-vous en même temps à bien comprendre et à mettre en pratique ce qu'il dit, en passant , des autres vertus.

(1) Jac. , 4. — (2) Isaï, 66.

Mais il est temps de revenir au Baptême de Notre Seigneur. Après donc que saint Jean eut connu la volonté de son maître , il obéit et le baptisa. Considérez attentivement Jésus dans cette circonstance. Voici que le Dieu de toute majesté, comme s'il eût été le dernier des mortels, se dépouille de ses vêtements , se plonge dans une eau très-froide , à l'époque de la saison la plus rigoureuse , et opère dans un excès d'amour le salut du genre humain en établissant le Sacrement du Baptême et en nous purifiant de toutes les souillures du péché.

C'est donc là qu'il prend pour ses fiancées l'Église universelle , et surtout les âmes fidèles. Car, nous sommes fiancés de Notre Seigneur Jésus-Christ dans la foi du Baptême , suivant ce qu'il dit par la bouche du Prophète: (1) Je vous fiancerai dans la foi. D'où il faut conclure que cette solennité et l'œuvre qu'elle nous rappelle sont aussi utiles qu'importantes. Voilà pourquoi nous chantons que l'Église s'unit aujourd'hui à l'Époux céleste , parce que Jésus-Christ l'a purifiée de tous ses péchés dans les eaux du Jourdain. Or, dans ce grand évènement, la Trinité tout entière se manifesta d'une manière particulière. Le Saint-Esprit, sous la forme d'une colombe, descendit et se reposa sur Jésus ; et d'une voix éclatante (2) comme le tonnerre , le Père céleste fit entendre ces paroles : (3) Voici mon fils bien-aimé en qui j'ai mis toutes mes complaisances ; écoutez-le. (4) « Seigneur Jésus, reprend saint Bernard, parlez maintenant, votre Père vous le permet. 0 vous qui êtes la vertu et la sagesse de Dieu, combien de temps resterez- vous caché dans la foule obscure comme le plus incapable et le plus ignorant des hommes?

Combien de temps, grand Roi, monarque éternel des Cieux, souffrirez-vous qu'on vous appelle et qu'on vous regarde comme le fils du charpentier? car l'Évangéliste saint Luc (5) nous assure que, jusque-là , Jésus passait pour être le fils de Joseph . O humilité de Jésus-Christ , combien vous confondez mon orgueil et ma vanité! Je sais peu de chose , ou plutôt je crois savoir quelque chose , et je ne peux garder le silence , parlant sur tout avec autant d'impudence que d'imprudence , me montrant prompt à parler, empressé à donner des leçons, peu disposé à écouter les autres.

(1) Osé., 2. (2) Matth., 3. — (3) Marc, 1. — (4) Saint Bernard , in Epiph., serm. 1. — (5) Saint Luc, 3.

Mais, était-ce par crainte de la vaine gloire que Jésus gardait le silence et se tenait caché pendant si longtemps? Qu'avait à craindre de la vaine gloire celui qui est la véritable gloire du Père ? Oui , sans doute , il avait tout à craindre d'elle , non par rapport à lui , mais par rapport à nous pour qui il savait qu'elle était si redoutable. Il s'en gardait pour nous afin de nous instruire. Sa bouche était muette, mais ses œuvres nous parlaient et son exemple prêchait déjà bien haut ce qu'il enseigna plus tard par ces paroles : Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur (1). Car on sait peu de chose de l'enfance de Notre Seigneur , et depuis son enfance jusqu'à sa trentième année on ne trouve absolument rien. Mais celui que le Père céleste a montré à tous les regards d'une manière si éclatante ne peut pas rester plus longtemps caché. » Là finit saint Bernard.

Et voilà l'autorité que j'ai invoquée dans le chapitre précédent , afin de vous faire comprendre comment Jésus-Christ, pour notre instruction , a gardé si humblement le silence. Respirez donc le parfum de l'humilité qui s'exhale de toutes parts. Je vous parle avec plaisir de cette vertu parce qu'elle est inestimable, que nous en avons un très-grand besoin et que nous devons la rechercher avec d'autant plus d'empressement, l'aimer avec d'autant plus d'ardeur, que Notre Seigneur s'est appliqué d'une manière plus remarquable à la pratiquer dans toutes ses actions.

(1) Matth., 11.


MichelT

Date d'inscription : 06/02/2010

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Re: MÉDITATIONS SUR LA VIE JESUS-CHRIST TRADUITES DE SAINT BONAVENTURE - 14 eme siecle

Message par MichelT le Dim 19 Fév 2017 - 19:00

CHAPITRE XVII.

JEÛNE ET TENTATIONS DE JÉSUS-CHRIST. — SON RETOUR PRÈS DE SA MÈRE. — QUATRE MOYENS POUR OBTENIR LA PURETE DU COEUR. — PLUSIEURS AVANTAGES DE L'ORAISON. —NÉCESSITÉ DE COMBATTRE LA GOURMANDISE. — POURQUOI ET POUR QUI DIEU FAIT DES MIRACLES.


Aussitôt après son Baptême , Notre Seigneur Jésus-Christ alla dans le désert sur une montagne située à quatre milles environ , appelée Quarantaine (1); il y jeûna quarante jours et quarante nuits; et, selon saint Marc (2), il y vivait au milieu des animaux. Arrêtez vos regards sur cette montagne , et observez attentivement Jésus , car il va vous offrir l'exemple de plusieurs vertus. En effet il se retire dans la solitude , il jeûne , il prie , il veille , s'étend et prend son repos sur la terre nue, et demeure humblement au milieu des plus vils animaux.

Ne lui refusez donc point votre compassion , puisque toujours, en tout lieu et surtout dans ce désert, il se condamne à une vie si pénible et si mortifiée; et , à son exemple , apprenez à vous exercer au travail et à la mortification. Car nous allons parler de quatre pratiques de l'exercice spirituel, qui s'entre-aident merveilleusement l'une l'autre; à savoir : la solitude, le jeûne, la prière et la mortification. Et ces pratiques nous feront parvenir à la pureté du cœur; vertu extrêmement désirable, parce qu'elle renferme en quelque sorte en elle toutes les vertus , la charité, l'humilité, la patience, etc., et qu'elle éloigne de nous tous les vices : car où règne le péché et où manque la vertu, la pureté de cœur ne peut subsister.

(1) Matth 4 — (2) Marc 1.

Voilà pourquoi il est dit, dans les Conférences des saints Pères, (1) qu'un religieux doit s'appliquer continuellement à acquérir la pureté du cœur ; c'est en effet par là que l'homme mérite de voir Dieu suivant ces paroles de l'Évangile : (2) Bienheureux ceux qui ont le cœur pur , car ils verront Dieu. Et selon saint Bernard, « plus on est pur, plus on s'approche de Dieu. Donc la parfaite pureté c'est la parfaite union avec Dieu. » Pour obtenir cette vertu , rien n'est plus efficace que la prière fervente et assidue sur laquelle nous allons bientôt vous donner les instructions les plus étendues. Mais, avec l'intempérance, les excès de la table , la mollesse ou l'oisiveté , la prière est peu utile. Voilà pourquoi on conseille d'y joindre le jeûne et une mortification discrète ; car, poussée à l'excès, elle serait un obstacle à tout bien.

Enfin, comme complément des vertus dont nous venons de parler, la solitude me paraît indispensable. En effet, on ne prie pas comme il faut au milieu du bruit et du tumulte , et il est difficile de voir et d'entendre beaucoup de choses sans se souiller et sans offenser Dieu, car la mort pénètre par les sens dans nos âmes. Ainsi, à l'exemple du Seigneur, retirez-vous dans la solitude, c'est-à-dire, séparez-vous autant que vous le pourrez de la société des hommes, et vivez solitaire si vous voulez être uni à Dieu et mériter, par la pureté du cœur, de le voir sans ombre et sans nuage; fuyez aussi les conversations , surtout avec ceux qui vivent dans le monde ; ne recherchez pas les dévotions extraordinaires et les nouveaux amis ; fermez vos yeux et vos oreilles aux fantômes de la vanité, et évitez comme la peste et comme l'ennemi le plus redoutable de votre âme tout ce qui peut troubler le recueillement de votre esprit et la tranquillité de votre cœur

(1) Cassian. Collat, 1.caput, 7. — (2) Matth. 5.

Car ce n'était pas sans raison que les saints Pères allaient s'ensevelir dans la profondeur des forêts et dans les lieux les plus inaccessibles à tout commerce avec les hommes. Ce n'était pas non plus sans cause qu'ils recommandaient à ceux qui s'étaient retirés dans les monastères d'être aveugles , sourds et muets. Mais pour mieux comprendre ceci , écoutez ce que dit saint Bernard : (1 ) « Pour vous , dit-il , si vous êtes docile aux mouvements qu'excite en vous le Saint-Esprit , et si vous recherchez avec ardeur les moyens de faire de votre âme une épouse de Jésus-Christ, (2) asseyez-vous, comme dit le Prophète , dans la solitude ; car vous vous êtes élevé au-dessus de vous-même, en désirant vous unir au Seigneur des Anges. En effet , n'est-il pas au-dessus de l'homme de s'attacher à Dieu, et de n'avoir avec lui qu'un même esprit? Soyez donc solitaire comme la tourterelle. Qu'il n'y ait plus rien de commun entre vous et la foule , entre vous et le commun des hommes ; (3) oubliez même votre pays et la maison de votre père , et le Roi sera épris de votre beauté. O âme sainte , soyez solitaire pour vous conserver à l'unique Époux que vous avez choisi entre mille ; fuyez le monde , fuyez votre famille ; retirez- vous de vos amis et de vos plus intimes , et même des plus dévoués à votre service. Ne savez-vous pas que votre Époux est timide et réservé, et que c'est sans témoin qu'il veut vous accorder la faveur de sa présence? Retirez donc du monde, non votre corps, mais votre cœur, votre volonté, vos affections, votre esprit. Car il y a devant vous un Esprit, le Christ, le Seigneur, et il exige, non la solitude de votre corps, mais celle de votre esprit. Toutefois, » quand vous le pourrez , il ne vous sera pas inutile , particulièrement au temps de l'oraison , de vous, séparer quelquefois corporellement du monde. »


(1)Bern,Sermon. 10. super Cant. - (2) Thren. 3. — (3) Psal.44.

Saint Bernard, dit plus bas : « Vous êtes solitaire, si vous ne pensez point aux choses de la terre, si vous, n'avez point d'affection pour les choses présentes, si vous méprisez ce qu'estime le commun des hommes , si vous n'avez que du dégoût pour ce que tout le monde désire, si vous évitez les disputes , si vous êtes indifférent à la perte, si vous pardonnez les injures. S'il en est autrement , vous n'êtes pas solitaire même en pratiquant la solitude corporelle. Ne comprenez-vous donc pas que vous pouvez être seul au milieu d'une grande assemblée, et trouver une nombreuse compagnie au sein même de la solitude? Souvenez-vous que vous êtes seul , quelque soit le nombre de ceux qui vous environnent, pourvu que, dans vos rapports avec les autres, vous vous gardiez d'être un observateur trop curieux, ou un juge téméraire. »

Ainsi parle saint Bernard. Vous voyez combien la solitude vous est nécessaire, et que celle du corps est insuffisante si l'on n'y joint celle de l'esprit; mais pour parvenir à cette dernière, il faut que la première soit très-profonde , afin que l'âme ne se répande pas au-dehors , et qu'elle puisse se recueillir avec son céleste Époux. Efforcez-vous donc de tout votre cœur et de tout votre pouvoir d'imiter Jésus votre Seigneur et votre Époux dans la solitude, dans l'oraison, dans le jeûne et dans une discrète mortification des sens. Mais , en voyant Jésus demeurer au milieu des plus vils animaux , apprenez à vivre humblement au milieu des hommes et à supporter avec patience ceux même qui vous paraissent quelquefois les plus déraisonnables. Allez souvent aussi en esprit visiter votre Maître dans sa solitude. Voyez comment il y demeure pendant le jour, comment il prend durant la nuit son repos sur la terre.

Une âme fidèle devrait, au moins une fois par jour, lui rendre visite, surtout depuis l'Épiphanie jusqu'à la fin des quarante jours qu'il passa dans le désert. Après quarante jours, Jésus ressentit la faim. Alors, le tentateur ( l`ange déchu) s'approcha de lui, voulant s'assurer s'il était le Fils de Dieu, et il le tenta par la gourmandise, en disant : (1) Si vous êtes le Fils de Dieu, commandez que ces pierres deviennent des pains. Mais il ne put surprendre le Maître de la sagesse. En effet , ses réponses et sa conduite furent si prudentes qu'il ne succomba point à la tentation de gourmandise, et que son ennemi ne put pénétrer le secret qu'il voulait découvrir ; car Jésus ne nia point , ne déclara point qu'il était le Fils de Dieu , mais il confondit son adversaire par l'autorité de l'Écriture.

Et ici, apprenez, par l'exemple de Jésus, combien il importe de résister à la gourmandise ; car, si nous voulons triompher de nos passions , c'est par celle là qu'il faut commencer. On observe, en effet, que celui qui est esclave de ce vice devient impuissant à combattre les autres. Et voilà ce que dit , sur ce passage , le commentateur de saint Mathieu : « Si l'on ne réprime avant tout la gourmandise, on ne fera contre les autres vices que des efforts inutiles. »

Le Diable prit ensuite Jésus et le transporta à Jérusalem , éloignée de là d'environ dix-huit milles. ( Les distances de lieu dont je parle souvent dans cet ouvrage, m'ont été indiquées par des personnes qui ont visité ces contrées. ) Considérez, ici , la bonté et la patience de Notre Seigneur. Il se laisse toucher et porter par cette bête cruelle qui était altérée de son sang et de celui de tous ceux qui l'aimaient.

(1) Saint Matth., 14.

Le Diable l'ayant porté sur le pinacle du Temple, renouvelant les tentatives qu'il avait déjà faites pour savoir ce qu'était Jésus, le tenta par la vaine gloire ; mais il fut encore vaincu par l'autorité de la sainte Écriture et trompé dans ses espérances. Et dès lors (1), selon saint Bernard , Notre Seigneur n'ayant en rien manifesté sa divinité , fit croire à son ennemi qu'il était un homme ; Satan le tenta une troisième fois comme s'il n'eût été que cela. Le reprenant donc , il le transporta encore sur une montagne élevée , située à deux milles de celle dite de la Quarantaine ; et alors il le tenta d'avarice. Mais là, celui qui fut homicide dès le commencement , fut vaincu pour la troisième fois.

Vous venez de voir comment le Seigneur Jésus permit au démon ( l`ange déchu) de le toucher et de le tenter. Vous étonnerez vous donc de ce que nous soyons nous-mêmes exposés à la tentation? Jésus fut encore tenté plusieurs autres fois. Ce qui fait dire à saint Bernard : « (2) Celui qui croit que Jésus ne fut pas tenté plus de trois fois ne connaît point ces paroles de l'Écriture : (3) La vie de l'homme sur la terre est une continuelle tentation. »

Et suivant l'Apôtre : « (4) Jésus a été comme nous exposé à toutes les tentations , et sujet à toutes nos misères , à l'exception du péché. »

Après donc qu'il eut triomphé du Démon, les Anges s'approchèrent de lui et ils le servaient. Observez, ici, avec une sérieuse attention , Notre Seigneur prenant seul sa nourriture au milieu des Anges , et appliquez-vous aux considérations suivantes qui sont pleines d'intérêt et d'édification. Et d'abord je me demande quels aliments les Anges purent offrir à Notre Seigneur après un si long jeûne?

(1) Serm. 1. in die S. Pasch. — (2) Serm. 14, in psalm. Qui habitat. — (3) Joh., 7. — (4) Heb., 4.

L'Écriture n'en dit rien. Mais nous pouvons comme il nous conviendra , ordonner ce repas avec une magnificence digne du vainqueur de Satan. Et même , si nous considérons sa puissance , il n'y a plus rien à chercher, parce que Jésus pouvait à son gré ou tirer du néant, ou se procurer parmi les choses créées, tout ce qu'il aurait voulu. Mais on ne voit pas qu'il ait fait usage de cette puissance, soit pour lui, soit pour ses disciples ; il n'y eut recours qu'en faveur d'une foule immense de peuple qu'il nourrit deux fois avec quelques pains.

A la vérité , on lit dans l'Évangile , qu'en sa présence, (1) ses disciples pressés par la faim arrachaient des épis pour s`en nourrir . Et, lorsque (2) fatigué d'une longue route , Jésus s'asseyait au bord du puits de Jacob et s'y entretenait avec la Samaritaine, on ne lit pas qu'il ait fait usage de la puissance créatrice pour se procurer de la nourriture, mais qu'il envoya ses disciples en chercher dans la ville voisine. Et il n'est donc pas vraisemblable que Jésus ait fait ici un miracle , parce qu'il n'en opérait jamais que pour l'édification des autres , et en présence de plusieurs personnes; or, il n'y avait là d'autres témoins que les Anges. Quelle idée pourrons-nous donc concevoir de ce repas ? Car, dans ce désert , on ne pouvait trouver ni habitation ni aliments apprêtés ; mais les Anges lui en servirent qui avaient été préparés ailleurs, ainsi qu'il arriva à Daniel (3).

(1) S. Matth., 14. — (2) Joan.,6. - (3) Dan., 14.

En effet, au moment où le prophète Habacuc préparait un plat pour ses moissonneurs , l'Ange du Seigneur le saisit par les cheveux et le transporta de la Judée à Babylone pour y nourrir Daniel , après quoi il le reporta en un moment où il l'avait pris. Tenons-nous en donc là, ayons recours au même moyen, prenons avec Notre Seigneur part à la joie de son festin , et puisse l'excellente Mère de Jésus se réjouir avec nous et du festin et de la victoire de son Fils !  Or, nous pouvons , avec autant de piété que de dévotion , nous figurer ainsi qu'il suit ce qui se passa dans celte circonstance.

Dès que Notre Seigneur Jésus-Christ eût chassé Satan loin de lui, les Anges s'approchèrent en grand nombre, et, pour l'adorer, ils se prosternèrent en disant. «Salut, ô Seigneur Jésus, notre Dieu, notre souverain Maître; » Jésus, inclinant la tête, les reçut avec bienveillance et humilité, se souvenant qu'en qualité d'homme il était un peu au-dessous des Anges, « Seigneur, demandèrent les Anges, que voulez-vous que nous vous servions après un si long jeûne. » Jésus répondit: « Allez trouver ma Mère bien-aimée , et si elle a quelque chose à me donner, apportez-le ; car aucune nourriture ne m'est aussi agréable que celle qu'elle m'a préparée. » Alors deux Anges traversant rapidement l'espace , furent en un moment auprès de Marie; l'ayant respectueusement saluée, ils s'acquittent de leur message et emportent, avec le maigre potage qu'elle a préparé pour elle et pour Joseph , du pain, une nappe et les autres choses nécessaires; peut-être Marie ajouta-t-elle aussi quelques petits poissons , autant que cela lui fut possible. De retour auprès de Jésus, ils déposent tout à terre, et font solennellement la bénédiction de la table.

Mais , ici , observez soigneusement toutes les actions du divin Maître; il s'assied sur la terre avec une dignité modeste ; la sobriété préside à son repas ; entouré de ses Anges, il est servi par eux. L'un lui présente du pain , l'autre du vin , un troisième lui offre du poisson , et les autres chantent en chœur les cantiques de Sion et se réjouissent en sa présence comme en un jour de fête. Au milieu de cette fête, les Anges éprouvent , s'il est permis de parler ainsi , une grande compassion qui devrait aussi nous arracher des larmes. (1) Leurs regards sont respectueusement fixés sur Jésus , et , envoyant leur Seigneur, leur Dieu , le Créateur de l'univers, qui pourvoit au besoin de tout ce qui respire, réduit à un état si humiliant , manquant du nécessaire et se nourrissant comme le dernier des hommes, ils ne peuvent se défendre d'une compatissante émotion. Et si vous arrêtiez vous-même les yeux sur ce spectacle, pourriez-vous ne pas vous écrier : «Seigneur, que vos œuvres sont grandes! elles me remplissent d'une sainte frayeur; aidez-moi à supporter quelque chose pour vous qui avez tant et si cruellement souffert pour moi. »

(1) Ps. 83.

Certes, cette seule considération devrait suffire à vous enflammer d'amour pour Jésus. Enfin, après son repas, il commande aux deux mêmes Anges de reporter tout à sa Mère et de lui dire qu'il se rendrait bientôt près d'elle. Dès qu'ils furent revenus , Jésus dit à tous les Anges: « Retournez à mon Père et au séjour du vrai bonheur; pour moi , il faut que je vive encore en exil; mais, je vous en prie, recommandez-moi à mon Père et à toute la Cour céleste. »

Les Anges se prosternent , demandent et reçoivent la bénédiction de Jésus , puis ils retournent au Ciel leur patrie, accomplissent les ordres de leur divin Maître et remplissent toute la Cour céleste du bruit de sa victoire et des choses prodigieuses qu'il venait d'opérer. Or, Notre Seigneur, voulant retourner à sa Mère, descendit aussitôt de la montagne. Suivez-le encore en esprit dans ce voyage. Et en voyant cheminé ainsi nu-pieds et sans escorte le Maître du monde, ne lui refusez pas une vive compassion. Il arrive au Jourdain, et saint Jean qui le voit se diriger vers lui , le désignant du doigt à ses disciples, s'écrie (1) : « Voici l'Agneau de Dieu, voici celui qui efface les péchés du monde ; c'est sur lui que j'ai vu le Saint-Esprit se reposer au moment où je le baptisais. »

Un autre jour, l'ayant encore vu se promener sur le bord du Jourdain , il répéta : Voici l'Agneau de Dieu. Alors André , accompagné d'un autre disciple de saint Jean , se mirent à suivre Jésus. Ce bon Maître, qui désirait ardemment leur salut, afin de leur inspirer une grande confiance en lui , se tourne vers eux et leur dit : Que cherchez vous ? Ils répondirent : Maître, où demeurez-vous ? Et Jésus les conduisit à la maison où il se retirait dans ces contrées; ils y passèrent un jour avec lui. Puis André conduisit Simon son frère à Jésus qui le reçut avec plaisir; car il savait déjà à quoi il le destinait, et il lui dit : Désormais on vous appellera Céphas ; et c'est ainsi qu'il commença à s'en faire connaître et à se familiariser avec eux.

Notre Seigneur, ayant ensuite le dessein de retourner en Galilée près de sa Mère, quitta les bords du Jourdain et se mit en marche. Maintenant, considérez-le encore avec un tendre intérêt, et accompagnez-le dans son voyage; car, suivant sa coutume , il fait seul , nu-pieds , une longue route de quatorze milles. A son arrivée, sa Mère le reconnaît, et , pleine d'une inexprimable joie , elle se lève, se précipite à sa rencontre, le serre affectueusement entre ses bras. Jésus la salua respectueusement, ainsi que Joseph , son nourricier, et demeura près d'eux comme il l'avait fait avant son départ.

(1) Joan. 1.


CHAPITRE XVIII.

JÉSUS OUVRE DANS LA SYNAGOGUE LE LIVRE DU PROPHETE ISAÏE.

Jusqu'ici , par la grâce de Dieu , nous avons esquissé la vie de Notre Seigneur Jésus-Christ en suivant l'ordre des temps , n'omettant rien ou presque rien de ce qui lui est arrivé ou de ce qu'il a fait. Mais notre intention n'est pas de continuer ainsi ce qui nous reste à dire. Car il serait beaucoup trop long de raconter, sous la forme de méditations, toutes ses paroles et toutes ses actions. Et ce qui, surtout, nous détermine à abréger ce récit, c'est, qu'à l'exemple de sainte Cécile , nous devons mettre tous nos soins à conserver toujours , dans le fond de notre cœur, le souvenir des actions de Jésus-Christ. Contentons-nous donc de choisir pour le sujet de nos méditations habituelles, quelques-unes des actions qu'il a faites depuis son retour en Galilée jusqu'à sa Passion; car, depuis cette dernière époque, il n'y a plus rien à retrancher.

Toutefois ce que nous omettrons ne doit pas être tellement négligé que nous n'en fassions aussi , en temps et lieu , l'objet des plus sérieuses réflexions. Ainsi nos méditations ne seront désormais développées que rarement. Car je crois qu'il vous suffira d'arrêter un moment vos pensées sur quelque parole ou quelqu'action de Jésus et de vous en entretenir familièrement avec lui. En effet, il me semble que les plus pures jouissances, la dévotion la plus solide, et presque tout le fruit de ces méditations consistent à l'observer sans cesse, en tous lieux et avec une pieuse attention, dans chacune de ses actions, lorsqu'il est avec ses disciples , lorsqu'il se trouve avec les pécheurs, lorsqu'il s'entretient avec eux, lorsqu'il annonce aux peuples le royaume de Dieu , lorsqu'il marche ou qu'il se repose, lorsqu'il dort ou qu'il veille, lors qu'il prend sa nourriture ou qu'il la donne aux autres , lorsqu'il guérit les malades ou qu'il fait quelques autres œuvres miraculeuses.

Dans toutes ces circonstances et dans toutes celles qui leur ressemblent , remarquez ses mouvements, vous appliquant surtout à contempler l'air et l'expression de son visage , s'il vous est possible de vous en faire une juste idée, ce qui me parait plus difficile encore que de vous représenter tout ce que nous avons dit précédemment , et, redoublez d'attention , s'il daigne quelquefois jeter sur vous un regard de bonté. Revenez à cette pratique et suivez ce conseil dans tout ce qui me reste à vous dire , dans tous les récits que j'ai encore h vous faire; et si, par la suite , je ne donne pas à chacune des méditations d'autres développements, si je les néglige entièrement , recourez à cette méthode et elle vous suffira. Reprenons donc la narration de ce qui nous reste à dire.

De retour après son Baptême , Jésus , le Maître de l'humilité, vivait aussi humblement qu'il l'avait fait auparavant ; pourtant il commença à se manifester peu-à-peu à quelques personnes qu'il instruisait et exhortait en secret. Car on ne dit pas qu'il ait exercé en public le ministère de la prédication dans tout le cours de l'année qui suivit son Baptême, c'est-à-dire jusqu'au miracle des noces de Cana , qu'il fit au jour même où un an auparavant il avait été baptisé. Et s'il parlait quelquefois en public, si ses Disciples administraient le Baptême , cependant, avant l'emprisonnement de saint Jean, la prédication ne fut exercée ni par Jésus, ni par les siens , aussi fréquemment qu'elle le fut après cet évènement ; et, en agissant ainsi, Jésus nous donnait l'exemple d'une admirable humilité, puis qu'il montrait à saint Jean, infiniment inférieur à lui dans le ministère de la prédication , cette humble déférence que les détails précédents ont pu faire supposer ou découvrir à votre piété.

Ce ne fut donc point avec pompe, avec éclat qu'il commença son œuvre, mais humblement et peu-à-peu. Étant un jour de Sabbat dans la Synagogue avec quelques Juifs (1), Jésus se leva pour lire dans le livre du prophète Isaïe et il tomba à l'endroit où se trouvaient ces paroles (2) : L'Esprit du Seigneur est sur moi, c'est pour quoi j'ai été consacré par son onction, et il m'a envoyé prêcher l'Évangile aux pauvres. Alors, après avoir fermé le livre , il dit : Les paroles que vous venez d'entendre reçoivent aujourd'hui leur accomplissement. Voyez donc avec quelle humilité Jésus, remplissant les fonctions de lecteur, d'un air calme et doux, lit et explique l'Écriture à ceux qui l'entourent. Remarquez avec quelle humilité il se fait connaître en disant : Ce qui est écrit dans ce livre s'accomplit aujourd'hui ; c'est-à-dire, je suis celui dont parle Isaïe.

(1) Luc, 4. — (2) Isaïe, 61.

Et la puissance de ses paroles , son air humble et gracieux attirait à lui tous les regards; car Jésus fut le plus aimable comme le plus éloquent des enfants des hommes. Et le prophète avait fait connaître cette double prééminence par ces paroles :  0 le plus beau des enfants des hommes ! la grâce est répandue sur vos lèvres !


Dernière édition par MichelT le Mer 22 Fév 2017 - 23:38, édité 1 fois

MichelT

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Re: MÉDITATIONS SUR LA VIE JESUS-CHRIST TRADUITES DE SAINT BONAVENTURE - 14 eme siecle

Message par MichelT le Mar 21 Fév 2017 - 12:42

CHAPITRE XIX.

DE LA VOCATION DES DISCIPLES.

Alors le Seigneur Jésus commença à appeler ses Disciples et à montrer toute sa sollicitude pour le salut des hommes, sans rien perdre de son humilité. Et il appela Pierre et André en trois différentes fois (2). La première, comme nous l'avons dit précédemment, lorsque Jésus était près du Jourdain et qu'alors ces deux Disciples eurent quelque connaissance de ce qu'il était (3). La seconde , sur la barque , lors de la pêche dont parle saint Luc. Car, à l'instant, ils suivirent Jésus avec l'intention de retourner à ce qu'ils possédaient ; cependant ils commencèrent dès-lors à s'instruire de sa doctrine. La troisième fois, enfin, sur la barque dont parle saint Mathieu, lorsque Jésus leur dit (4) : Suivez-moi, je vous ferai pêcheurs d'hommes. Sur quoi ils laissèrent leurs filets et le suivirent. Il appela aussi Jacques et Jean , aux deux dernières fois déjà citées , et on fait mention de ceux-ci aux mêmes endroits où il est parlé de Pierre et d'André.

Saint Jérôme rapporte que Jean fut aussi appelé au moment des noces de Cana (5) . On n'en voit rien pourtant dans l'Évangile. Jésus appela ensuite (6) Philippe en disant : Suivez-moi. Puis (7) Matthieu le Publicain. Mais on ignore comment il appela les autres Disciples.

(1) Ps. 44. — (2) Joann., 1. — (3) Luc, 8. — (4) Matth. 1  (5) Hieronym. praef. in Joann. — (6) Joan ,1. —
(7)  Matth., 9.

Considérez Notre Seigneur dans les vocations précédentes et dans ses rapports avec les Disciples; observez avec quelle bonté il les appelle; quelle affabilité, quelle familiarité, quels égards il leur montre; par quels moyens intérieurs et extérieurs il les attire ; comment encore il les conduit chez sa Mère , et avec quelle intimité il va les visiter chez eux. Jésus leur donnait les enseignements , les instructions et les soins particuliers qu'une mère a coutume de prodiguer à son fils unique. Saint Pierre racontait , dit-on , que, lorsque Jésus prenait quelque part son repos avec ses Disciples , il se levait la nuit et qu'il recouvrait ceux d'entre eux qu'il trouvait découverts ,tant son amour était tendre ! Car il savait à quoi il les destinait ; et , quoiqu'ils fussent de condition obscure et de basse extraction , il voulait en faire les princes de ce monde et leur confier la conduite de cette guerre spirituelle que les fidèles allaient bientôt avoir à soutenir. Et , au nom de Dieu , remarquez quels furent les commencements de l'Église. Car Notre Seigneur ne voulut appeler ni les sages , ni les puissants de ce monde, afin qu'on n'attribuât pas à leur mérite la gloire de leurs œuvres ; mais cette gloire il l'a réservée pour lui-même, et notre rédemption fut uniquement l'ouvrage de sa bonté, de sa puissance et de sa sagesse.

CHAPITRE XX.

L'EAU CHANGÉE EN VIN AUX NOCES DE CANA.

Quoique , selon ce que dit Le Maître dans l'Histoire scolastique , on ne sache pas positivement quel était l'époux des noces de Cana en Galilée, nous pouvons ce pendant supposer que ce fut saint Jean l'Évangéliste , comme on le voit dans le prologue sur saint Jean , où saint Jérôme semble l'affirmer. Ce ne fut pas comme étrangère que Marie fut invitée à ces noces , mais parce qu'elle l'emportait sur ses sœurs par son éminence , sa dignité et son âge. Elle faisait chez sa sœur ce qu'elle eût fait dans sa propre maison , elle présidait au festin des noces , elle réglait tous les apprêts ; c'est ce que nous pouvons conclure de trois circonstances. D'abord , de ce qu'au sujet des noces , il est dit de Marie qu'elle était là; de Jésus et de ses disciples, qu'ils y étaient invités, ce qu'il faut entendre aussi de toutes les personnes qui se trouvaient en ce lieu.

Marie de Salomée , sa sœur, femme de Zébédée, étant donc allé la trouver à Nazareth, située à environ quatre milles de Cana, lui dit qu'elle voulait faire les noces de Jean, son fils; Marie partit avec elle quelques jours auparavant pour faire les préparatifs ; de sorte qu'elle était déjà là quand les conviés y vinrent. Secondement, on peut tirer la même conclusion de ce que Marie s'aperçut que le vin manquait, d'où il résulte qu'elle n'était pas là comme l'une des personnes invitées, mais comme chargée de tout diriger, et voilà pourquoi elle vit que le vin lui manquait. En effet , si elle eût été à table avec les convives, peut-on supposer que celle que l'on appelle la Mère très-pure, se fût placée près de son Fils au milieu des hommes; et , si l'on veut qu'elle eût été parmi les femmes, pourquoi aurait-elle remarqué plutôt qu'une autre que le vin manquait ? Et si elle y eût fait attention , aurait-elle quitté la table pour aller trouver son Fils ? Inconvenances de toutes parts.

Et , d'ailleurs , il est vraisemblable qu'elle n'était point à table avec les conviés , parce qu'on sait qu'elle était très-disposée à servir les autres. Troisièmement , enfin , la preuve que Marie présidait au festin se tire encore de l'ordre qu'elle donna à ceux qui servaient d'aller trouver son Fils et de faire tout ce qu'il leur prescrirait. On voit donc que Marie commandait et qu'elle réglait tout ce qui était relatif au festin des noces , et voilà d'où vient l'inquiétude où elle fut d'y voir manquer quelque chose.

Suivant ces explications , voyez donc Notre Seigneur Jésus-Christ confondu, comme un homme ordinaire, avec les autres convives, assis à la dernière place, et, par conséquent , loin des personnes les plus honorables , comme on le voit dans l'Évangile. Bien différent des orgueilleux , il ne recherchait pas les premières places dans les festins , Celui qui devait dire un jour (1) : « Lorsque vous serez invités à des noces, mettez-vous à la dernière place ; » et l'on sait que Jésus donnait toujours l'exemple avant la leçon.

Voyez aussi Marie prévenante, active , attentive à tout ce qu'elle doit faire , donnant à ceux qui servent ce qu'il faut porter aux convives et leur indiquant la place où il convient de le mettre. Et lorsque , vers la fin du repas , les gens de service vinrent lui dire : Nous n'avons plus de vin à leur donner, Marie leur répondit : Je vous en ferai avoir , attendez-un moment. Puis allant trouver son Fils humblement placé , comme je l'ai dit , au bout de la table, près de la porte de la chambre, elle lui dit (2) : Mon Fils , ils manquent de vin; notre sœur est pauvre et je ne sais comment nous pourrons en avoir ; Jésus répondit : Femme , qu'y a-t-il entre vous et moi ?

(1) Luc, 14. — (2) Joann. 2. —

Cette réponse paraît dure , mais elle est faite pour notre instruction, suivant saint Bernard, qui, à ce sujet, s'exprime ainsi (3) : « Qu'y a-t-il, Seigneur, entre vous et  elle ? N'est-ce pas ce qu'il y a entre un fils et sa mère ?  Vous demandez ce qui lui appartient en vous , et vous êtes le fruit béni de son sein immaculé? N'est-ce pas elle qui vous a conçu et enfanté avec une pureté si admirable ? N'est-ce pas elle dont les entrailles sacrées vous ont renfermé pendant neuf mois ? dont le sein virginal vous a allaité. N'est-ce pas avec elle qu'à l'âge de douze ans vous êtes revenu de Jérusalem ? N'est-ce pas à elle que vous étiez soumis? Maintenant , Seigneur, pourquoi donc l'affliger en lui demandant ce qu'il y avait entre elle et vous ? Certes, elle avait avec vous de grands et de nombreux rapports. Mais je conçois aujourd'hui que ce ne fut ni par impatience , ni par l'intention de déconcerter sa tendre et timide confiance, que vous avez dit : Qu'y a-t-il entre vous et moi ? puisque vous vous empressez de faire sans aucun délai ce que votre Mère vous suggéra par les gens de service qui s'adressèrent à vous de sa part. Mais, je vous le demande, mes frères, pourquoi Jésus avait-il commencé par une telle réponse ? C'était pour nous apprendre qu'après nous être consacrés au service de Dieu, nous devons nous dégager de toute inquiète sollicitude à l'égard de nos parents selon la chair, de peur que ces liaisons ne soient un obstacle à nos exercices spirituels.»

(3) Serm. 2. , in Dom. 1 post. Epiph

«Car, tant que nous sommes dans le monde , nous nous devons incontestablement à nos parents ; mais, après nous être quittés nous-mêmes, nous sommes bien plus quittes encore de toute sollicitude à leur égard. Et à ce propos nous lisons (dans la vie des Pères du désert) qu'un Ermite , visité par l'un de ses frères selon la chair, qui venait lui demander quelque service, lui dit d'aller trouver un autre de leur frère depuis longtemps décédé ; sur quoi , le visiteur , plein d'étonnement , ayant répondu que ce frère était mort , l'Ermite répliqua que lui-même était également mort. Le Seigneur nous apprend donc admirablement ici que nous devons toujours préférer ce que la religion exige de nous , aux sollicitudes que réclament nos parents selon la chair, lorsqu'il répondit à sa Mère, et à une telle Mère : Femme, qu'y a-t-il entre vous et moi. C'est ainsi que dans une autre circonstance, quelqu'un étant venu lui dire que sa mère et ses frères étaient là  dehors pour lui parler, il répondit (1) : Qui est ma mère , et qui sont mes frères ? Où en sont maintenant ceux qui, si vainement et si peu chrétiennement, s entretiennent au sujet de leurs parents selon la chair des inquiétudes aussi multipliées que s'ils vivaient encore au milieu d'eux. »

(1) Matth., 12.

Ainsi parle saint Bernard. Marie que cette réponse n'avait pas déconcertée , mais qui conservait toujours la même confiance en la bonté de Jésus, revint à ceux qui servaient et leur dit : Allez trouver mon Fils , et faites tout ce qu'il vous dira.

Ils y allèrent et ils emplirent d'eau les urnes suivant l'ordre que Notre Seigneur leur en donna. Puis il leur dit : Puisez maintenant et portez au Maitre-d' hôtel. Mais, ici, observez d'abord la prudence de Notre Seigneur qui envoie de cette eau changée en vin , avant tout, à la personne la plus recommandable. Observez, en second lieu , que Jésus n'était pas près du Maitre d'hôtel, puisqu'il disait de la lui porter comme à une personne éloignée de lui. Mais comme ce Maître-d ‘hôtel occupait une place honorable, nous en pouvons conclure que Notre Seigneur ne voulut point s'asseoir près de lui et que plutôt il préféra la dernière place. Les serviteurs donnèrent donc du vin au Maître-d ‘hôtel et aux autres convives, faisant connaître le miracle, parce qu'ils savaient comment il venait de s'opérer ; et ses Disciples crurent en lui.

Après le repas, Notre Seigneur prit saint Jean à l'écart et lui dit : « Laissez-là votre épouse et suivez-moi, Car je vous destine à des noces plus sublimes,» et Saint Jean le suivit à l'instant. Notre Seigneur en assistant aux noces de Cana approuve donc le mariage selon la chair comme étant institué de Dieu. Mais, en invitant saint Jean à laisser-là son épouse , il fait clairement connaître la supériorité de l'union spirituelle sur l'union corporelle.

Jésus se retira donc , résolu de s'occuper publiquement et ouvertement de tout ce qui était relatif au salut des hommes. Mais, avant toutes choses, il voulut reconduire sa Mère dans sa maison de Nazareth ; car il était convenable de donner une telle escorte à une telle Mère. Il partit donc avec elle, saint Jean , et les autres Disciples; ils allèrent à Capharnaüm peu éloignée de Nazareth, où ils arrivèrent quelques jours après. Suivez-les en esprit sur la route , voyez cheminer ensemble et le Fils et la Mère ; ils marchent humblement , à pied ; mais quel amour les unit ! O que ces deux voyageurs sont grands! On n'en vit jamais de semblables sur la terre. Observez aussi les Disciples , suivant avec respect leur Maître , et recueillant ses paroles. Car Jésus n'était jamais oisif, mais il faisait toujours quelque bien , soit par ses paroles, soit par ses actions; nul ne pouvait s'ennuyer dans une telle compagnie.

MichelT

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Re: MÉDITATIONS SUR LA VIE JESUS-CHRIST TRADUITES DE SAINT BONAVENTURE - 14 eme siecle

Message par MichelT le Mer 22 Fév 2017 - 12:12

SERMON DE NOTRE SEIGNEUR SUR LA MONTAGNE. — IL PARLE D'ABORD DE LA PAUVRETÉ.

Jésus , ayant rassemblé ses Disciples hors de la foule qui le suivait, monta avec eux sur le mont Thabor, à deux milles de Nazareth , pour les pénétrer de sa céleste doctrine. Car il convenait d'instruire , avant tous les autres , et plus que tous les autres , ceux qu'il voulait établir les Maîtres et les guides de tout le monde. II leur donna donc alors de nombreuses instructions. Ce sermon fut aussi abondant que magnifique, et il ne faut pas s'en étonner puisqu'il sortit de la bouche du Seigneur même. Jésus leur parla des béatitudes, de la prière, du jeûne, de l'aumône, et leur donna sur plusieurs autres choses relatives aux vertus , des instructions que vous pourrez trouver dans l'Évangile (1). Lisez ce discours avec attention , lisez-le souvent et n'oubliez jamais les enseignements qu'il contient ; car ils sont très-propres à vous élever a la plus haute spiritualité. Toutefois je n'entrerai pas maintenant dans ces détails qui pourraient nous mener trop loin , et qui , d'ailleurs , ne semblent pas toujours bien propres à devenir des sujets de méditations.

(1) Matth. 5, 6, 7.

Cependant, pour votre instruction, je me propose, à l'occasion , d'en placer quelques-uns , et d'y joindre des moralités et des citations des saints. Je me borne donc à remarquer ici que Notre Seigneur commence ce discours par la pauvreté, donnant à entendre par là que la pauvreté est le premier fondement de la vie spirituelle. Car, lorsque l'on est appesanti sous le poids des choses temporelles, on est incapable de suivre
Jésus-Christ le modèle de la pauvreté.

Et celui qui attache son cœur à ces biens passagers cesse d'être libre et devient esclave. Voilà pourquoi Jésus-Christ dit : Bienheureux les pauvres d'esprit. En effet , on devient volontairement l'esclave, de l'objet auquel le cœur s'attache avec passion. « Car, selon saint Augustin (1), nos affections sont pour l'âme une espèce de poids qui l'entraîne partout où elles se portent elles-mêmes. Et par conséquent, il ne faut aimer absolument rien que Dieu , rien que pour Dieu. » C'est donc avec raison qu'on appelle bienheureux le pauvre qui, pour Dieu , méprise tout le reste; puisqu'il est déjà presqu'entièrement uni à son Dieu. Voici sur ce sujet les paroles de saint Bernard (2) : « La pauvreté peut , en quelque sorte , être comparée à une aile puissante qui nous enlève d'un vol rapide dans le Royaume des Cieux. Car aux autres vertus Notre Seigneur fait des promesses pour l'avenir ; mais à la pauvreté il donne immédiatement, plutôt qu'il ne promet. Aussi dit-il des pauvres au temps présent : «Que le Royaume des Cieux est à eux. » Saint Bernard ajoute ensuite : « Certains pauvres que nous voyons , ne montreraient pas tant de tristesse et de découragement s'ils avaient le véritable esprit de la pauvreté, puis- qu'ils sont déjà Rois et même Rois du Ciel. Mais il y en a qui ne consentent à être pauvres qu'autant qu'il ne leur manque rien , ils n'aiment la pauvreté qu'à condition qu'ils ne souffriront aucune privation. »

(1) Confess. lib. 13, cap. 9. — (2) Serm. 4. de Ad. Dom. —

Mais revenons au sujet de notre méditation. Voyez donc et considérez Notre Seigneur Jésus-Christ humblement assis à terre sur cette montagne. Il est au milieu de ses Disciples, il s'y tient comme l'un d'entre eux ; observez aussi avec quelle affection , quelle bonté, quelle grâce et quel succès il leur adresse la parole et les porte à la pratique des vertus dont nous venons de parler; et, comme je vous l'ai dit ci-dessus dans les considérations générales , ne perdez pas un moment de vue l'air et l'expression de son visage. Remarquez dans les Disciples la respectueuse humilité , l'extrême attention avec lesquelles ils le contemplent , ils écoutent ses admirables instructions et les gravent dans leur mémoire ; voyez avec quelles délices ils recueillent ses paroles et jouissent de sa présence. Mais en considérant tout cela, réjouissez- vous aussi, ma chère Fille , regardant Jésus comme s'il vous adressait la parole , vous approchant des Disciples, si l'on vous y invite, et demeurant au milieu d'eux autant que le Seigneur vous le permettra.

Voyez encore , après le discours , Notre Seigneur descendant de la montagne accompagné de ses Disciples , causant familièrement avec eux , même en continuant sa routes voyez cette troupe d'hommes simples, qui viennent tous après lui , sans ordre et comme des poussins qui suivent leur mère; chacun d'eux tâche de s'approcher le plus près possible afin de mieux entendre ; voyez enfin avec quel amour les peuples s'empressent de courir au-devant de lui, de lui présenter leurs malades à guérir; et Jésus les guérissait tous.

CHAPITRE XXII.

JÉSUS GUÉRIT LE SERVITEUR D'UN CENTENIER ( Centurion) ET LE FILS D'UN OFFICIER.

Il y avait à Capharnaüm un Centurion , ou chef de cent soldats, qui, ayant un serviteur malade, fit avec une grande plénitude de foi prier Jésus de le guérir. L`humble Maître répondit : (1) J'irai et je le guérirai. Ce qu'ayant appris, le Centurion renvoya dire à Jésus (2): Seigneur, je ne suis pas digne de vous recevoir dans ma maison, mais dites seulement une parole et mon serviteur sera guéri. Or, Jésus donnant des éloges à sa foi, n'alla pas plus loin et guérit le serviteur absent. Jésus était encore dans la même ville lorsqu'un Commandant ou Officier supérieur alla le trouver en personne pour le prier de venir chez lui guérir son fils qui était malade (3). Jésus refusa de le suivre et pourtant il guérit son Fils. Remarquez ici le mérite de la foi dans le Centurion , l'humilité de Notre Seigneur qui veut bien aller trouver un pauvre serviteur , et qui fuit la magnificence d'un grand de la terre. Comprenez aussi qu'il ne faut pas faire acception de personnes. Car, dans cette circonstance, Jésus fit plus d'honneur au serviteur d'un simple Centenier, qu'au fils d'un Commandant.

A son exemple, quand nous rendons quelques services, n'accordons rien à ce qui frappe les regards , rien aux exigences d'une pompe extérieure ; ne considérons que l'intention et le bonne; qualités de celui qui a besoin de nous , et servons les autres, non par pure complaisance, mais par charité.

(1) Matth, 8. — (2) Luc, 7. — (3) Jean, 4.  


CHAPITRE XXIII.

DU PARALYTIQUE DESCENDU PAR LE TOIT AUX PIEDS DE JÉSUS QUI LE GUÉRIT.

Dans la même ville de Capharnaüm , au moment où Notre Seigneur instruisait le peuple dans une maison où s'étaient réunis un grand nombre de Pharisiens et de Docteurs de la loi venus de tous les villages de la Judée et de Jérusalem , quelques personnes , portant un paralytique, s'efforçaient d'entrer pour que Jésus le guérît (1). Comme la foule les empêchait de pénétrer, ils montèrent sur le toit de la maison , et par ce moyen introduisirent le malade et le déposèrent aux pieds de Jésus. (2) Notre Seigneur, voyant leur foi, dit au paralytique : Vos péchés vous sont remis. Or les Pharisiens et les Docteurs, qui l'observaient avec malignité, pensaient intérieurement qu'il blasphémait, parce que Dieu seul peut remettre les péchés, et que Jésus, qui n'était à leurs yeux qu'un pur homme, s'attribuait ce pouvoir. Notre Seigneur , qui scrute les reins et les cœurs des hommes, leur dit , avec autant de bonté que d'humilité : (3) Pourquoi vos cœurs conçoivent-ils ces mauvaises pensées ? Puis il ajouta : Afin que vous sachiez que le Fils de l'homme a sur la terre le pouvoir de remettre les péchés , etc. —

(1) Luc, 5. — Marc., 2. — (2) Marc, 9. — (3) Matth., 9,

Il y a ici quatre choses à remarquer ; premièrement , la pénétration d'esprit de Jésus-Christ qui découvrit leurs pensées. La seconde chose à remarquer, c'est que les péchés sont la cause de nos infirmités, et que, quelque fois, il arrive que nous sommes délivrés des unes par l'absolution des autres , comme vous le verrez plus loin par le paralytique de la piscine (1) à qui Notre Seigneur recommande de ne plus pécher, de peur qu'il ne lui arrive quelque chose de pire. Considérez , en troisième lieu , quel est le mérite de la foi, puisque celle de l'un peut être utile à un autre, comme vous l'avez vu ci-dessus dans la guérison du serviteur du Centenier, et comme vous pourrez l'observer plus tard dans (2) la Chananéenne dont la foi mérita la guérison de sa fille.

La même chose arrive encore tous les jours aux enfants qui reçoivent le baptême, puisque , s'ils viennent à mourir avant l'âge de discrétion , ils obtiennent , par les mérites de Jésus-Christ, la grâce du salut dont le gage leur avait été donné, sur la foi d'un autre; ce que je dis ici pour confondre certains hérétiques. Quatrièmement, quant aux réflexions que l'on peut faire en voyant Jésus assis au milieu de ses ennemis, répondant avec bonté ; a des hommes pervers , et opérant un miracle à leur vue , je vous renvoie aux considérations générales que je vous ai données ci-dessus.


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Re: MÉDITATIONS SUR LA VIE JESUS-CHRIST TRADUITES DE SAINT BONAVENTURE - 14 eme siecle

Message par MichelT le Jeu 23 Fév 2017 - 12:12

CHAPITRE XXIV.

GUÉRISON DE LA BELLE-MÈRE DE SIMON.

Jésus étant encore dans la même ville de Capharnaüm, se retira dans la maison de Simon-Pierre, dont la belle-mère était retenue au lit par une forte fièvre (3). Or l'humble Jésus lui toucha familièrement la main,  et la guérit si parfaitement qu'elle se leva aussitôt et le servit  à table, ainsi que ses Disciples.

(1) Jean, 8. — (2) Matth., 9. — (3) Matth., 8. — Marc, 1. — Luc, 14.

Mais l'Évangile ne dit pas ce qu'elle leur servit. Pensez donc que dans la maison d'un homme pauvre, on n'offrit à l'ami de la pauvreté et à ses Disciples que quelques-uns de ces aliments communs que l'on peut apprêter en peu de temps. Considérez aussi Notre Seigneur aidant lui-même à faire ces apprêts et surtout chez un de ses Disciples. Voyez-le entrer dans les plus humbles détails , s'occupant à mettre la table , à nettoyer les tapis et à faire d'autres choses semblables. Car le Maître de l'humilité ne dédaignait pas ces soins , lui qui était venu pour servir les autres et non pour être servi. Après cela, il se plaçait familièrement au milieu de la table et mangeait gaiment, surtout lorsque dans le repas il voyait briller la pauvreté qui lui était si chère.


CHAPITRE XXVI.

LE SEIGNEUR RESSUSCITE LE FILS D'UNE VEUVE.

Un jour que Jésus allait entrer dans la ville de Naïm , il rencontra une foule de personnes qui conduisaient au tombeau un jeune homme , fils d'une femme veuve. Ému de compassion, le bon Jésus toucha le cercueil, et ceux qui le portaient s'arrêtèrent; puis il dit : Jeune homme, levez-vous, je vous le commande (1). A l'instant le mort se leva et Jésus le rendit à sa mère. Tous les spectateurs furent saisis d'étonnement et de crainte , et bénirent le Seigneur. Pour les considérations , recourez à ce que je vous ai dit précédemment (chapitre XVIII.).

(1) Luc, 7.


CHAPITRE XXVII.

RÉSURRECTION D'UNE JEUNE FILLE ET GUÉRISON DE MARTHE.

Jésus suivait un chef de la Synagogue qui était venu le prier de guérir sa fille. Dans la foule nombreuse qui l'accompagnait , il y avait une femme gravement malade, que l'on croit avoir été Marthe, sœur de Marie-Madeleine. Elle disait en elle-même : Si je touche seulement le bord de son vêtement, je serai guérie (1). Elle s'approcha donc avec crainte, le toucha et fut guérie à l'instant. Alors Jésus demanda qui l'avait touché ? « Maître , répondit Pierre , la foule vous presse , vous accable, et vous demandez qui vous a touché. »

Observez ici la patience de Notre Seigneur; car il lui arrivait souvent d'être pressé par la multitude de ceux qui voulaient s'approcher de lui. Mais, dans cette circonstance, Jésus avait un motif pour s'exprimer ainsi ; voilà pourquoi il ajouta : J'ai senti qu'une vertu était sortie de moi. Alors Marthe publia le miracle. Ce ne fut point par surprise, mais de son plein gré , que Jésus guérit cette femme qu'il devait plus tard honorer d'une si grande familiarité. Et alors il lui dit : Votre foi vous a sauvée.

Ce prodige fait connaître quel est le mérite de la foi ; on y voit en outre que Jésus veut que ses miracles soient connus pour l'utilité de tous; mais qu'autant qu'il était en lui, il les cachait par humilité, puisqu'il attribuait à la foi de Marthe , le prodige opéré par sa puissance divine. Il y a encore ici une remarque très-importante à faire pour ceux qui sont jaloux de conserver l'humilité. Voici en quels termes saint Bernard la présente (2) : « Un parfait serviteur de Dieu peut, à cause de la basse opinion qu'il a de lui-même , être appelé la frange comme étant la partie infime du vêtement de Jésus-Christ. Que celui donc qui , parvenu à une telle perfection , sait que le Seigneur accorde à ses prières la guérison des maladies ou d'autres semblables miracles, se garde bien de s'élever à cause de ses œuvres , ou de se les attribuer, parce que c'est le Seigneur et non pas lui qui les a faites.

(1) Matth., 9. — (2) Ser. de 4 Modis orandi.

Car ici , bien que Marthe, en portant la main au bord du vêtement de Jésus, recouvrît, ainsi qu'elle l'avait espéré, la santé par cet attouchement, ce ne fut pourtant point de ce bord, mais de Jésus-Christ lui-même que sortit la vertu par laquelle elle fut guérie; aussi dit-il à Marthe : J'ai senti qu'une vertu était sortie de moi. »

Remarquez bien ceci , et ne vous attribuez jamais rien de ce que vous pourrez faire de bon, parce que tout don parfait vient de Notre Seigneur Jésus-Christ (1). Enfin Jésus arriva à la maison du Chef de la Synagogue ; ayant trouvé sa fille morte, il la ressuscita.

MichelT

Date d'inscription : 06/02/2010

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Re: MÉDITATIONS SUR LA VIE JESUS-CHRIST TRADUITES DE SAINT BONAVENTURE - 14 eme siecle

Message par MichelT Hier à 12:41

CHAPITRE XXVIII.

CONVERSION DE MADELEINE , ET RÉFLEXIONS A CE SUJET.

Jésus , qui observait avec un très-grand soin les règles de la civilité, (2) ayant un jour été invité, par Simon le lépreux, à dîner chez lui, se rendit à son invitation, ainsi qu'il le faisait souvent , tant par politesse que par bonté, et par le zèle qu'il avait pour le salut des hommes en faveur desquels il était descendu du ciel ; c'est ainsi que, mangeant et conversant avec eux, il les attirait tous à la charité ; un autre motif c'était l'amour qu'il avait pour la pauvreté. Car il était lui-même très-pauvre, et il n'avait voulu ni pour lui, ni pour les siens, les biens de ce monde. Lors donc que Jésus , modèle parfait de l'humilité , recevait une invitation , il acceptait avec d'humbles actions de grâces, suivant que le temps et le lieu le lui permettaient.

(1) Luc, 8. — (2) Luc, 7.

Or, instruite que Jésus mangeait chez Simon le lépreux, Madeleine , qui , sans doute , avait souvent entendu ses prédications, et qui l'aimait ardemment, bien qu'elle ne lui eut encore donné aucun témoignage public de ce sentiment , intérieurement touchée d'un vif repentir de ses péchés, le cœur embrasé d'amour, considérant d'ailleurs que le divin Maître pouvait seul lui accorder la grâce du salut, et ne voulant pas différer plus longtemps à la solliciter, Madeleine vint dans la salle du festin, et, passant devant les convives, la face inclinée , les yeux baissés vers la terre , elle ne s'arrêta que lorsqu'elle fut arrivée près de son Seigneur et de son bien-aimé. Et alors, s'étant subitement jetée à ses pieds, pleine d'une profonde douleur et d'une extrême confusion à cause de ses péchés , prosternée et collant son visage sur les pieds de Jésus avec une certaine confiance, parce qu'elle l'aimait déjà intérieurement plus que toutes choses, elle éclata en sanglots et répandit une grande abondance de larmes, disant secrètement en elle-même : « Mon adorable Maître, je crois fermement , je reconnais et je confesse que vous êtes mon Seigneur et mon Dieu. Mais j'ai souvent et grièvement offensé votre Majesté; mes péchés sont plus nombreux que les grains de sable de la mer ; néanmoins , quoiqu'injuste et pécheresse , j'ai recours à votre miséricorde. Pleine de douleur et de componction , je vous prie de me pardonner; je suis résolue de réparer mes fautes , et je me propose de ne plus jamais vous désobéir.

Ne me refusez pas cette grâce , je vous en conjure , car je sais que vous êtes mon unique refuge, et je ne puis, je ne veux pas même en avoir un autre, parce que je vous aime seul plus que toutes choses. Ne me rejetez donc pas loin de vous , mais punissez-moi de mes péchés comme vous le voudrez; toutefois j'implore votre miséricorde. »


Pendant celle prière, les larmes abondantes qu'elle répandait, arrosaient et lavaient les pieds de Jésus. Et cette circonstance peut ici vous faire connaître que Notre Seigneur marchait sans chaussures. Alors, elle interrompt ses pleurs , elle considère son divin Maître , et , regardant comme une chose indigne que ses larmes eussent touché les pieds de Jésus , elle les essuya avec ses cheveux; avec ses cheveux, parce qu'elle n'avait sur elle rien de plus précieux pour les essuyer, et encore parce qu'elle voulait désormais consacrer à un saint et salutaire usage un ornement de sa vanité. En outre, pour ne pas se détacher des pieds de Jésus et pour satisfaire l'ardeur toujours croissante de son amour, elle ne cessait de les couvrir de ses plus tendres baisers. Enfin , voyant que les pieds de Notre Seigneur s'étaient salis en marchant, elle les parfumait d'une précieuse essence.

Considérez attentivement cette pécheresse, et faites de sérieuses réflexions sur les démarches et sur la piété de cette femme qui fut si particulièrement chère à Notre Seigneur et dont la conversion fut un si grand sujet de joie pour le Ciel. Arrêtez aussi vos regards sur Notre Seigneur Jésus-Christ ; voyez avec quelle bonté il la reçoit et avec quelle patience il supporte tout ce qu'il lui voit faire.

Il interrompt, il suspend son repas jusqu'à ce qu'elle ait achevé. Les convives s'arrêtent aussi, et cette nouveauté les étonne. Simon , dans son cœur, condamnait sévèrement Jésus de ce qu'il se laissait toucher par une telle femme , comme s'il n'eût pas été un Prophète et n'eût pas connu celle qui lui baisait les pieds. Mais Jésus, voulant répondre à ses secrètes pensées , montra qu'il était véritablement un Prophète, et le confondit par la parabole des deux débiteurs. Puis, pour faire voir manifestement que tout se réduit à la charité, il dit : Beaucoup de péchés lui sont pardonnés, parce qu'elle a beaucoup aimé. Ensuite il dit à Madeleine : Allez en paix.

O douces et délicieuses paroles ! avec quel bonheur Madeleine les entendit , avec quelle joie elle se retira après les avoir entendues! Des-lors, parfaitement convertie au Seigneur, elle passa le reste de ses jours dans la sainteté, la pratique de toutes les vertus, et resta constamment attachée à Jésus et à sa Mère. Réfléchissez donc avec soin sur tout cela, et tachez d'imiter cette admirable charité qu'en cette circonstance Notre Seigneur recommande si puissamment, surtout par ses paroles et par ses actions : car on voit ici clairement que la charité rétablit la paix entre Dieu et le pécheur.

C'est ce qui fait dire à saint Pierre que : (1) la charité couvre la multitude des péchés. Puis donc que la charité est la mère de toutes les vertus , et que sans elle rien ne peut plaire à Dieu , afin de vous exciter à ne rien négliger pour acquérir une vertu qui vous rendra si agréable à Notre Seigneur Jésus-Christ votre divin Époux , je vais sur ce sujet produire quelques autorités que j'emprunterai à saint Bernard (2) : « Il faut s'attacher par-dessus tout à la charité , vertu vraiment incomparable que le céleste époux prenait tant de soin d'inculquer à sa nouvelle Épouse , tantôt en disant (3) : On connaîtra que vous êtes mes Disciples , si vous vous aimez les uns les autres; tantôt par ces paroles : Je vous fais un commandement nouveau ; c'est de vous aimer les uns les  autres; et encore : Le commandement que je vous donne , c'est de vous aimer les uns les autres. Et dans un autre endroit (4) , en demandant pour ses Disciples

(1) 1. Pierr., 4. — (2) Serm. 29., sup. Cant. — (3) Jean., 13. — (4) Jean., 45.

qu'ils fussent un entre eux , comme son Père et lui sont une même chose. »

Saint Bernard ajoute peu après : «Enfin, qu'y a-t-il de comparable à cette vertu qui est préférée au martyre lui-même et à une foi capable de transporter les montagnes? C'est pourquoi je vous dis (1) : Que votre paix vienne de vous-même, et ne vous effrayez pas de tout ce qui parait vous menacer au-dehors, car cela ne peut vous nuire. »

Saint Bernard dit encore(2) : « On mesure une âme sur la grandeur de sa charité ; ainsi , par exemple, une âme qui a beaucoup de charité, est grande ; celle qui en a peu, est petite ; celle qui n'en a point , n'est rien , suivant cette parole de saint Paul (3) : Si je n'ai point la charité, je ne suis rien. Quelque faible que soit la charité d'une personne qui se borne à n'aimer que ceux qui l'aiment et à ne saluer que ses frères et ceux qui la saluent , je ne dis pas pour cela que cette personne n'est rien, puisqu'en raison de ce qu'elle donne et de ce qu'elle reçoit, elle conserve du moins cette charité qui fait le lien de la société. Or , comme dit Notre Seigneur , que fait-elle de plus que cela ?

En conséquence, je regarderai, non comme grande et généreuse, mais comme extrêmement étroite et petite, une âme dans laquelle se verrait si peu de charité. Mais si les accroissements et les progrès de cette âme sont tels que, franchissant le cercle de cette charité étroite et servile, elle étende avec une pleine liberté d'esprit les bornes d'une bonté parfaitement désintéressée, jusqu'à vouloir embrasser tous les hommes dans le vaste sein de sa bienveillance en aimant son prochain comme elle- même, pourra-t-on bien dire encore à une telle âme :

(1) Jean., 20. — (2) Serm. 27., sup. Cant. — (3) 1. Cor., 13.

Que faites-vous de plus? puisqu'elle s'est déjà rendue si grande. On peut dire d'une âme ainsi dilatée par la charité, qu'elle est immense, puisqu'elle renferme en elle tous les hommes , même ceux auxquels elle n'est unie par aucun lien de la chair et du sang, ceux vers lesquels elle n'est attirée par aucune espérance de recueillir quel qu’avantage , ceux à qui elle n'est redevable d'aucuns services rendus, ceux enfin auxquels elle n'est liée par aucune autre obligation que celle dont parle saint Paul , quand il dit (1) : Ne demeurez redevable envers personne que de l'amour qu`on se doit les uns aux autres. Mais si, en outre, pieux ravisseur du royaume de la charité , vous vous y êtes violemment introduit de toutes parts pour le conquérir dans toute son étendue , vous ne fermez jamais le fond de votre cœur, même à vos ennemis , si vous faites du bien même à ceux qui vous haïssent, si vous priez pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient, si vous vous efforcez d'être pacifique avec ceux qui détestent la paix, c'est alors que la grandeur, l'élévation, la beauté de votre âme égalent la grandeur, l'élévation, la beauté du Ciel lui-même; c'est alors que s'accomplit pour votre âme cette parole de David (2) : Vous avez étendu le Ciel comme un pavillon, et dans ce Ciel d'une grandeur, d'une élévation, d'une beauté admirables, le Très-Haut, l'Immense, le Dieu de gloire daigne déjà, non-seulement habiter, mais se promener  au large. » Tout ceci est de saint Bernard.

(1) Rom. , 13. - (2) Ps. 99.

Vous avez vu combien il est utile et nécessaire d'avoir la charité sans laquelle il est absolument impossible de plaire à Dieu , et avec laquelle il est indubitable que tout le monde peut lui plaire; appliquez-vous donc de tout votre cœur, de tout votre esprit et de toutes vos forces à acquérir cette vertu qui vous fera supporter de bon cœur pour Dieu et pour le prochain toutes les peines et toutes les adversités de la vie.

CHAPITRE XXIX.

SAINT JEAN ENVOIE SES DISCIPLES A JÉSUS.

Jean-Baptiste, glorieux Soldat, illustre Précurseur de Notre Seigneur Jésus-Christ, qu'Hérode avait fait charger de fers et mettre en prison parce que , dans l'intérêt de la justice , il avait osé lui reprocher d'avoir épousé la femme de son frère encore vivant, Jean-Baptiste, voulant inspirer à ses Disciples le désir de suivre Jésus, imagina de les lui envoyer, afin qu'en entendant ses paroles, en voyant ses miracles, ils fussent embrasés de son amour et se déterminassent à marcher à sa suite. Ils allèrent donc le trouver et lui dirent de la part de Jean : (1) Êtes-vous celui qui doit venir , ou faut-il en attendre un autre ? Notre Seigneur était alors en présence d'une foule nombreuse. Observez bien de quel air paisible il reçut les envoyés de saint Jean , et avec quelle prudence il satisfit à leur demande, d'abord par ses œuvres, puis par ses paroles.

(1) Matth., 11.

En effet, il guérit devant eux des sourds, des muets, des aveugles, fit encore beaucoup d'autres miracles, se mit à prêcher le peuple ; puis il leur dit entre autres choses : Allez et rapportez à Jean ce que vous avez vu et ce que vous avez entendu. Ils s'en allèrent donc et rendirent de tout cela un compte exact à Jean qui fut ravi d'entendre tout ce qu'ils lui dirent. Or, ces Disciples , après la mort de Jean , s'attachèrent inébranlablement à Jésus.

Après leur départ, Notre Seigneur fit devant le peuple un grand éloge de Jean-Baptiste, en disant qu'il était plus qu'un Prophète , le plus grand des enfants des hommes , et autres choses que vous trouverez dans l'Évangile. Appliquez-vous donc, suivant la méthode que je vous ai marquée au chapitre dix-huitième, à considérer sans cesse Notre Seigneur Jésus-Christ pendant sa prédication et pendant qu'il opère les miracles dont je viens de vous parler.


CHAPITRE XXX.

MORT DE JEAN-BAPTISTE.

La mort de saint Jean-Baptiste peut ici nous offrir le sujet d'une méditation. L'infâme Hérode et l'exécrable adultère à laquelle il s'était uni , étant peut-être convenus ensemble de faire mourir Jean-Baptiste pour qu'il ne leur reprochât plus les crimes dont ils étaient coupables (1), il arriva qu'un jour de fête où la misérable fille d'Hérodiade se livrait à la danse, on lui présenta la tête du saint Précurseur qui périt ainsi dans sa prison. Voyez avec quelle infamie , par quel attentat , un si grand homme tomba sous les coups et par les ordres d'un tyran injuste et cruel. 0 Dieu , comment avez-vous permis un crime si exécrable? Peut-on concevoir que l'on ait livré à une telle mort Jean-Baptiste , dont la perfection et la sainteté étaient si admirables qu'on l'avait pris pour le Christ même?

(1) Matth., 14. — Marc, 6.

Si  donc vous voulez méditer comme il convient un si grand évènement, après vous être fait une juste idée de l'énormité de l'attentat, pensez à la grandeur, au mérite éminent de la victime ; et alors de quel étonnement ne serez- vous point frappée ! Vous avez vu dans le chapitre précédent quelles louanges Notre Seigneur a données aux différentes vertus qui brillaient en ce grand Saint; écoutez maintenant en quels termes saint Bernard le loue dans un de ses sermons (1) : « L'Église romaine , la mère et la maîtresse de toutes les Églises, à laquelle Notre Seigneur a dit en s'adressant au chef des Apôtres : J'ai prié pour vous , Pierre , afin que votre foi ne défaille point ; l'Église romaine, après avoir d'abord porté le nom de Sauveur , a été ensuite dédiée et consacrée sous le vocable de saint Jean-Baptiste (2). Car il était convenable d'élever l'ami particulier de l'Épouse au lieu même où celle-ci était élevée à la suprématie. Pierre expire sur la croix , Paul tombe sous le tranchant du glaive, et néanmoins le saint Précurseur est plus honoré que ces deux Apôtres. Rome est teinte du sang d'une foule de Martyrs, et le premier rang est attribué au bienheureux Patriarche ; saint Jean est le plus grand partout , le plus distingué entre tous , et le plus admirable de tous. Qui fut si glorieusement annoncé ? Qui, comme lui, fut, dans le sein de sa mère, rempli du Saint-Esprit, ainsi que l'Évangile le rapporte si spécialement ?

(1) Serm. de privileg. sanct. Joan-Bapt.

(2) Saint Bernard rappelle par ces paroles que la Basilique patriarcale de Latran , qui est la première Église du monde et la métropole de la catholicité entière , a d'abord eu le titre du Sauveur et a reçu ensuite celui de saint Jean-Baptiste, qu'elle a conservé. C'est un honneur pour le saint Précurseur de voir ce temple , le plus illustre et le premier siège de l'univers , placé sous son invocation , de préférence à celle des autres Saints, même des saints Apôtres Pierre et Paul. (Note de M. Henry de Biançay),

Qui, comme lui, tressaillit de joie dans les entrailles maternelles ? Quelle autre naissance que la sienne a été célébrée par l'Église de Dieu ? Qui a tant aimé la solitude ? Qui sut y vivre si admirablement ? Quel est le premier Prédicateur de la pénitence et du Royaume des Cieux ? Qui donna le Baptême au Roi de gloire? A qui la Sainte-Trinité se révéla-t-elle pour la première fois et si manifestement ? A quel autre Notre Seigneur a-t-il rendu un si glorieux témoignage ? Quel autre fut autant honoré par l'Église? Jean est un Patriarche , ou plutôt c'est le principe et la fin de tous les Patriarches. Jean est un Prophète, et plus même qu'un Prophète , car il a montré du doigt celui dont il a annoncé la venue. Jean est un Ange , mais il est choisi par préférence entre tous les Anges, comme l'atteste Notre Seigneur, en disant : (1) Voici que j`envoie mon Ange, etc. Jean est un Apôtre, mais il est le premier, c'est le Prince des Apôtres, le premier envoyé de Dieu. Jean est un Évangéliste, mais il précède tous les autres , c'est le Prédicateur du Royaume de Dieu. Jean est Vierge; que dis-je , c'est le miroir sans tache de la virginité , le type de la pureté, le modèle de la chasteté. Jean est un Martyr, mais c'est la lumière des Martyrs ; de la naissance à la mort de Jésus-Christ, c'est la forme invariable du martyre.

(1) Malachie, 3.

C'est la Voix qui crie dans le désert , le Précurseur du juge des vivants et des morts, le Hérault du Verbe fait chair. C'est Elie ; il est le terme où finissent les obscurités de la Loi et des Prophètes , c'est une lampe ardente et lumineuse. Je ne parle pas de la place qu'il occupe parmi les neuf chœurs des Anges; elle est si haute, qu'elle l'élève au premier rang de l'ordre des Séraphins. » Ainsi s'exprime saint Bernard.

Voici maintenant en quels termes saint Pierre-Chrysogone , Archevêque de Ravenne , fait l'éloge de saint Jean dans un de ses sermons (1) : « Jean, dit-il , est l'école de toutes les vertus, l'enseignement de la vie, le modèle de la sainteté et la règle de la justice , etc. » Si donc vous examinez, d'un côté, la dignité et l'excellence de saint Jean, et de l'autre, la profonde scélératesse de ses meurtriers, il y aura là grand sujet de s'étonner et même , si l'on peut parler ainsi, de murmurer contre Dieu. En effet, c'est à un tel homme, à un homme si recommandable que l'on envoie un misérable soldat pour lui couper la tête , comme on aurait fait à un meurtrier et à un scélérat de profession.

(1) Petr. Chrysog., Serm.de Decolla. S. Joan.-Bapt.

Attachez donc des regards attendris et respectueux sur ce grand Saint; voyez comment il se prépare à obéir aux ordres d'un vil et féroce assassin, avec quelle humilité il s'agenouille, rend grâces à Dieu , place sa tête sur quelque bloc de bois ou de pierre , et avec quelle patience il reçoit tous les coups qui lui sont portés jusqu'à ce que la tête ait été séparée du corps. Voilà quelle fut la fin de saint Jean , l'ami et le parent de Notre Seigneur Jésus-Christ, et le plus illustre confident des secrets de Dieu.

En vérité , nous devrions être remplis de confusion , nous qui sommes si peu patients dans toutes les peines de la vie. Saint Jean , l'innocence même, a souffert la mort, une si affreuse mort , avec une invincible patience ; et nous qui sommes si ordinairement chargés de péchés et si dignes de la colère de Dieu, nous ne pouvons supporter, je ne dis pas seulement une légère injure, quelques désagréments, mais souvent même une parole.

Notre Seigneur Jésus-Christ était alors en Judée, mais dans une autre partie de ce royaume. Lorsque la nouvelle de la mort de Jean-Baptiste s'y fut répandue, le Dieu de bonté pleura sur un tel athlète et sur un parent qui lui était si cher; ses Disciples unirent leurs larmes avec les siennes; la Sainte Vierge honora aussi de ses pleurs celui qu'elle avait reçu dans ses bras à sa naissance , et pour lequel elle eût toujours une si tendre affection. Jésus consolait sa Mère; mais elle lui disait : «Mon Fils , pourquoi ne l'avez-vous pas protégé contre ceux qui voulaient lui donner une mort si affreuse? »

« Ma respectable Mère, répondait Jésus, cette protection ne lui eût pas été avantageuse , car il est mort pour mon Père, pour la défense de ses justes droits , et bientôt il sera mis en possession de sa gloire. D'ailleurs, ce n'est point ainsi que mon Père veut protéger les siens en ce monde , parce qu'ils ne doivent point y demeurer longtemps et que leur patrie n'est point sur la terre, mais dans les cieux.. Jean est délivré des liens du corps et la mort ici-bas n'est point un malheur. L'ennemi a épuisé contre lui tous les traits de sa fureur; mais Jean régnera éternellement avec mon Père. Consolez-vous donc, ma tendre Mère , car sa félicité ne peut désormais lui être ravie. »

Quelques jours après, Jésus quitta le pays où il était, et retourna en Galilée. Quant à vous , ma fille , représentez-vous tout ce que je viens de vous dire, méditez-le pieusement et suivez Notre Seigneur partout où il ira.

CHAPITRE XXXI.

ENTRETIEN DE JÉSUS AVEC LA SAMARITAINE.

Lorsque Jésus revenait de la Judée dans la Galilée et passait par la Samarie, (1) ayant parcouru une route qui, comme je vous l'ai dit plusieurs fois, était de plus de dix-sept milles, il se sentit fatigué d'une si longue marche. Arrêtez , de grâce , vos regards sur lui en ce moment ; voyez quel est son accablement. Il marche à pied, il éprouve souvent la fatigue, toute sa vie fut pénible et laborieuse. Il s'arrête donc et s'assied sur un puits pour se reposer. Mais ses Disciples le quittent pour aller chercher quelque nourriture à la ville. Or, une femme, nommée Lucie, vint au puits pour y puiser de l'eau. Alors Notre Seigneur lui adressa la parole , traita avec cette femme des questions importantes et se manifesta à elle. Mais je ne me propose pas de rapporter ici l'entretien de Notre Seigneur avec cette Samaritaine , ni de vous dire comment les Disciples revinrent à leur divin Maître, comment les habitants de la ville , sur le récit de cette femme , vinrent au-devant de Jésus, comment il les suivit , demeura quelque temps avec eux et les quitta ; car tous ces détails se trouvent dans l'Évangile.

(1) Jean. , 4.

Lisez-le et observez attentivement tout ce que fit Notre Seigneur Jésus-Christ dans cette circonstance. Mais le récit évangélique contient plusieurs choses dont l'intérêt et l'importance sont dignes de votre attention. Remarquez, en premier lieu, l'humilité de Notre Seigneur; il supporte la familière confiance de ses Disciples qui le laissent seul pendant qu'ils vont à la ville; ensuite il parle humblement des choses les plus importantes avec une simple femme et s'entretient seul à seul avec elle comme avec un égal.
Car, loin de la mépriser, il traitait devant elle ces hautes questions avec autant de sublimité qu'il l'aurait pu faire en présence d'un nombreux concours de savants du premier ordre.

Ce n'est pas ainsi qu'en agissent les orgueilleux. S'ils regardent un petit nombre d'auditeurs comme indignes d'entendre les paroles ampoulées qu'ils veulent répandre, à plus forte raison croiraient-ils les avoir perdues s'ils les débitaient devant une seule personne. Considérez, en second lieu, qu'à cette humilité, Notre Seigneur unit la pauvreté et la mortification. Vous en avez ici la preuve dans la démarche que font les Disciples pour aller à la ville chercher des nourritures , dans leur retour, et dans les instances qu'ils font à Jésus pour le déterminer à manger. Mais, en cette circonstance, où aurait-il pris son repas? sans doute, près du puits où il était, au bord de quelque ruisseau ou de quelque fontaine. Voyez donc comment il réparait ses forces épuisées par la faim ou par la lassitude. Et ne croyez pas que cela ne lui soit arrivé qu'une seule fois et par accident; cette pauvreté, cette mortification étaient pour lui des habitudes.

Ceci vous montre clairement que pendant ses courses évangéliques l'humble Jésus , l'ami de la pauvreté, s'éloignait souvent des villes et des habitations des hommes pour aller, dans ses fatigues et son accablement, prendre ses repas au bord d'un ruisseau ou de quelque fontaine ; et là il n'y avait ni mets recherchés , ni vaisselle précieuse , ni vins délicats ; on ne trouvait que l'eau pure qui découlait de la source ou du ruisseau. Celui qui donnait à la vigne sa fécondité, le créateur des fontaines et de tout ce qui vit au milieu des eaux , humblement assis sur la terre, n'avait, comme les pauvres, d'autre nourriture que du pain. Observez, en troisième lieu, son application aux exercices de la vie spirituelle ; car, lorsque ses Disciples l'engagent à manger, il leur dit : J'ai à prendre une nourriture que vous ne connaissez pas : ma nourriture, c'est de faire la volonté de mon Père qui m'a envoyé. Et il refusa de prendre aucun aliment, afin d'annoncer avant tout l'Évangile aux habitants de la ville qui venaient à lui , préférant ainsi leurs intérêts spirituels aux besoins de son corps, quelque pressants qu'ils fussent alors. Considérez donc avec attention tout ce que je viens de vous dire , et appliquez-vous à l'imitation de ses vertus.

MichelT

Date d'inscription : 06/02/2010

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