Bossuet: Sur la Vérité de l`Évangile - 3 avril 1661

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Bossuet: Sur la Vérité de l`Évangile - 3 avril 1661

Message par MichelT le Sam 8 Avr 2017 - 17:33

Par Bossuet  - le CARÊME DES CARMÉLITES –  - 3 Avril 1661.

SUR LA HAINE DE LA VÉRITÉ.

Si je vous dis la vérité, pourquoi ne me croyez- vous pas? (Jean., 8, 46.)

On a dit, il y a longtemps, qu'il n'y a rien de plus fort que la vérité; et cela se doit entendre principalement de la vérité de l'Évangile. Cette vérité, Chrétiens, que la foi nous propose en énigme, comme parle l'apôtre saint Paul, paraît dans le ciel à découvert, révérée de tous les esprits bienheureux ; elle étend son empire jusqu'aux enfers, et quoiqu'elle n'y trouve que ses ennemis, elle les force néanmoins de la reconnaître :

Les démons ( anges déchus) la croient, dit saint Jacques 4 ; non seulement ils croient, mais ils tremblent. Ainsi la vérité est respectée dans le ciel et dans les enfers ; la terre est au milieu, et c'est là seulement qu'elle est méprisée. Les anges la voient, et ils l'adorent ; les démons la haïssent, mais ils ne la méprisent pas, puisqu'ils tremblent sous sa puissance : c'est nous seuls, ô mortels, qui la méprisons, lorsque nous l`écoutons froidement, et comme une chose indifférente que nous voulons bien avoir dans l'esprit, mais à laquelle il ne nous plaît pas de donner aucune place dans notre vie. Et ce qui rend notre audace plus inexcusable, c'est que cette vérité éternelle n'a pas fait comme le soleil, qui, demeurant toujours dans sa sphère, se contente d'envoyer ses rayons aux hommes : elle, dont le ciel est le lieu natal, a voulu aussi naître sur la terre. Elle n'a pas envoyé de, loin ses lumières : elle-même est venue nous les apporter ; et les hommes, toujours obstinés, ont fermé les yeux : ils ont haï sa clarté, à cause que leurs œuvres étaient mauvaises et ont contraint le Fils de Dieu de leur faire aujourd'hui ce juste reproche : Si je vous dis la vérité, pourquoi ne me croyez- vous pas? (Jean., 8, 46.)

Puisqu'il nous ordonne, Messieurs, de vous faire aujourd'hui ses plaintes touchant cette haine de la vérité, qu'il nous accorde aussi son secours pour plaider fortement sa cause, la plus juste qui fut jamais. C'est ce que nous lui demanderons par les prières de la sainte Vierge : Ave.

La vérité est une reine qui a dans le ciel son trône éternel, et le siège de son empire dans le sein de Dieu. Il n'y a rien de plus noble que son domaine, puis que tout ce qui est capable d'entendre en relève, et qu'elle doit régner sur la raison même, qui a été destinée pour régir et gouverner toutes choses. Il pourrait sembler, Chrétiens, qu'une reine si adorable ne pourrait perdre son autorité que par l'ignorance; mais le Fils de Dieu nous reproche que la malice des hommes lui refuse son obéissance, alors même qu'elle leur est le mieux annoncée; et je prétends aujourd'hui rechercher la cause d'un dérèglement si étrange. Il est bien aisé de comprendre que c'est une haine secrète que nous avons pour la vérité, qui nous fait secouer le joug d'une puissance si légitime. Mais d'où nous vient cette haine, et quels en sont les motifs? C'est ce qui mérité une grande considération, et ce que je tâcherai de vous expliquer par les principes de saint Thomas.

Pour cela, il faut entendre, avant toutes choses, que le principe de la haine, c'est la contrariété et la répugnance ; et en cet égard, Chrétiens, il ne tombe pas sous le sens qu'on puisse haïr la vérité prise en elle-même et dans cette idée générale ; parce que, dit très bien le grand saint Thomas, ce qui est vague de cette sorte et universel ne répugne jamais à personne, et ne peut être par conséquent un objet de haine. Ainsi les hommes ne sont pas capables d'avoir de l'aversion pour la vérité, sinon autant qu'ils la considèrent dans quel que sujet particulier où elle combat leurs inclinations, où elle contredit leurs sentiments ; et en cette vue, Chrétiens, il me sera facile de vous convaincre que nous pouvons haïr la vérité en trois sortes, par rapport à trois sujets où elle se trouve. Car nous pouvons la regarder, ou en tant qu'elle réside en Dieu, ou en tant qu'elle nous paraît dans les autres hommes, ou en tant que nous la sentons en nous-mêmes; et il est certain qu'en ces trois états, toujours elle contrarie les mauvais désirs, et toujours elle est aussi un sujet de haine aux hommes déréglés et mal vivants.

Et en effet, âmes saintes, ces lois immuables de la vérité, sur lesquelles notre conduite doit être réglée, soit que nous les regardions en leur source, c'est-à-dire en Dieu, soit qu'elles nous soient montrées dans les autres hommes, soit que nous les écoutions parler en nous-mêmes, crient toujours contre les pécheurs, quoi que en des manières différentes. En Dieu, qui est le juge suprême, elles les condamnent ; dans les hommes, qui sont des témoins présents, elles les reprennent et les convainquent ; en eux-mêmes et dans le secret de leur conscience, elles les troublent et les inquiètent : et c'est pourquoi partout elles leur déplaisent.

Car ni l'orgueil de l'esprit humain ne peut permettre qu'on le condamne, ni l'opiniâtreté des pécheurs ne peut souffrir qu'on la convainque ; et l'amour aveugle qu'ils ont pour leurs vices peut encore moins consentir qu'on l'inquiète. C'est pourquoi ils haïssent la vérité.

Mais si vous ne l'avez pas encore entendu, la conduite des Juifs envers Jésus-Christ  vous le fera aisément connaître. Il leur prêche les vérités qu'il dit avoir vues dans le sein du Père : ces vérités les condamnent, et ils haïssent son Père, où elles résident : Ils ont haï et moi et mon Père ( Jean 15,24). Il les reprend en vérité de leurs vices; et, pendant que ses discours les convainquent, la haine de la vérité leur fait haïr celui qui l'annonce; ils s'irritent contre lui-même, ils l'appellent Samaritain et démoniaque, ils courent aux pierres pour le lapider, comme il se voit dans notre Évangile. Il les presse encore de plus près, il leur porte jusqu'au fond du cœur la lumière de la vérité, conformément à cette parole : « La lumière est en vous pour un peu de temps » ( Jean 12,35) : ils la haïssent si fort, cette vérité adorable, qu'ils en éteignent encore ce faible rayon, parce qu'ils cherchent la nuit entière pour couvrir leurs mauvaises œuvres. Dans cette aversion furieuse et opiniâtre qu'ils témoignent à la vérité, et parmi tant d'outrages qu'ils lui font souffrir, n'a-t-il pas raison, Chrétiens, de leur faire aujourd'hui ce juste reproche : Si je vous dis la vérité, pourquoi refusez-vous de la croire ? Pourquoi une haine aveugle vous empêche-t-elle de lui obéir?

Mais il ne parle pas seulement aux Juifs; et son dessein principal est d'apprendre à ses serviteurs à aimer et respecter sa vérité sainte, en quelque endroit qu'elle leur paraisse. Quand ils la regardent en leur Juge, qu'ils permettent qu'elle les règle ; quand elle les reprend par les autres hommes, qu'ils souffrent qu'elle les corrige ; quand elle leur parle dans leurs consciences, qu'ils consentent non seulement qu'elle les éclaire, mais encore qu'elle les change et les convertisse.

Premier Point.

Comme ces lois primitives et invariables de vérité et de justice qui sont dans l'intelligence divine condamnent directement la vie des pécheurs, il est très certain qu'ils les haïssent et qu'ils voudraient par conséquent les pouvoir détruire. La raison solide : C'est le naturel de la haine de vouloir détruire son objet, comme de l'amour de le conserver. Sans que vous donniez la mort à votre ennemi, vous le tuez déjà par votre haine, qui porte toujours dans l'âme une disposition d'homicide.

C'est pourquoi l'apôtre : Qui hait son frère est homicide. ( 1 Jean 3,15). Il le compare à Caïn. Il ne dit pas :  Celui qui trempe les mains dans son sang ou qui enfonce un couteau dans son sein ; mais : Celui qui le hait est homicide. C'est que le Saint-Esprit, qui le guide, n'arrête pas sa pensée à ce qui se fait au dehors ; il va approfondissant les causes cachées, et c'est ce qui lui fait toujours trouver dans la haine une secrète intention de meurtre. Car, si vous savez observer toutes les démarches de la haine, vous verrez qu'elle voudrait détruire partout ce qu'elle a déjà détruit dans nos cœurs. Et les effets le font bien connaître. Si vous haïssez quelqu'un, aussitôt sa présence blesse votre vue ; tout ce qui vient de sa part vous fait soulever le cœur ; se trouver avec lui dans le même lieu vous paraît une rencontre funeste. Au milieu de ces mouvements, si vous ne réprimez votre cœur, il vous dira, Chrétiens, que ce qu'il n'a pu souffrir en soi-même, il ne le peut non plus souffrir nulle part ; qu'il n'y a bien qu'il ne lui ôtât après lui avoir ôté son affection ; qu'il voudrait être défait sans réserve aucune de cet objet odieux : c'est l'intention secrète de la haine. C'est pourquoi l'apôtre saint Jean a raison de dire qu'elle est toujours homicide.

Mais appliquons ceci maintenant à la conduite des pécheurs. Ils haïssent la loi de Dieu et sa vérité : qui doute qu'ils ne la haïssent, puisqu'ils ne lui veulent donner aucune place dans leurs mœurs? Mais l'ayant ainsi détruite en eux-mêmes, ils voudraient la pouvoir détruire jusque dans sa source. Comme ils ne veulent point être justes, ils voudraient que la vérité ne fût pas, parce qu'elle condamne les injustes.  Et ensuite on ne peut douter qu'ils ne veuillent, autant qu'ils peuvent, abolir la loi, dont l'autorité les menace et dont la vérité les condamne.

C'est ce que Moïse nous fit connaître par une excellente figure, lorsqu'il descendait de la montagne où Dieu lui avait parlé face à face. Il avait en ses mains les tables sacrées où la loi de Dieu était gravée, tables vraiment vénérables, et sur lesquelles la main de Dieu et les caractères de son doigt tout-puissant se voyaient tout récents encore. Toutefois, entendant les cris et voyant les danses des Israélites qui couraient après le veau d'or, il les jette à terre et les brise :« La colère de Moise s`enflamma; il jeta de ses mains les tables et les brisa au pied de la montagne.» ( Exode 32,19) : une sainte indignation lui fait jeter et rompre les tables.

Que veut dire ce grand législateur? Je ne m'étonne pas, Chrétiens, que sa juste colère se soit élevée contre ce peuple idolâtre pour le faire périr par le glaive ; mais qu'avaient mérité ces tables augustes, gravées de la main de Dieu, pour obliger Moïse à les mettre en pièces? Tout ceci se fait en figure, et s'accomplit pour notre instruction. Il a voulu nous représenter ce que ce peuple faisait alors :  il brise les tables de la loi de Dieu, pour montrer que, dans l'intention des pécheurs, la loi est détruite et anéantie. Quoique le peuple ne pèche que contre un chef de la loi, qui défendait d'adorer les idoles, il casse ensemble toutes les deux tables ; parce que nous apprenons de l'oracle que quiconque pèche en un seul article, viole l'autorité de tous les autres, et abolit, autant qu'il peut, la loi tout entière, Évangile de même, l`unité du corps de Jésus-Christ et de toute sa doctrine.

Mais l'audace du pécheur n'entreprend pas seulement de détruire des tables inanimées, qui sont comme des extraits de la loi divine ; il en veut à l'original je veux dire à cette équité et à cette vérité primitive qui réside dans le sein de Dieu, et qui est la règle immuable et éternelle de tout ce qui se meut dans le temps : c'est-à-dire  qu'il en veut à Dieu, qui est lui-même sa vérité et sa justice. «L'insensé a dit en son cœur: Il n'y a point de Dieu.» Il l'a dit en son cœur, dit le saint Prophète ; il a dit non ce qu'il pense, mais ce qu'il désire ; il n'a pas démenti sa connaissance, mais il a confessé son attentat. Il voudrait qu'il n'y eût point de Dieu, parce qu'il voudrait qu'il n'y eût point de loi ni de vérité. Et afin que nous comprenions que tel est son secret désir, Dieu a permis qu'il se soit enfin découvert sur la personne de son Fils.

Les méchants l'ont crucifié; et si vous voulez savoir pour quelle raison, qu'il vous le dise lui-même : Vous voulez me tuer, dit-il, parce que mon discours ne prend point en vous. C'est-à-dire, si nous l'entendons, parce que vous haïssez ma vérité sainte, parce que, la rejetant de vos mœurs, partout où elle vous paraît elle vous choque ; et partout où elle vous choque, vous voudriez pouvoir la détruire. Pensons-nous bien, ô pécheurs, sur qui nous mettons la main lorsque nous chassons de notre âme et que nous bannissons de notre vie la règle de la vérité? Nous crucifions Jésus-Christ encore une fois; il nous dit aussi bien qu'aux, Juifs : Mais maintenant vous cherchez à me faire mourir, moi qui vous ai dit la Vérité que j`ai entendue de Dieu ( Jean 8,40)  : car quiconque hait la vérité et les lois immuables qu'elle nous donne, il tue spirituellement la Justice et la Sagesse éternelle qui est venu nous les apprendre ; et ainsi se revêtant d'un esprit de Juif, il doit penser avec tremblement que son cœur n'est pas éloigné de se laisser emporter à la cabale sacrilège qui l'a mis en croix.

Folle et téméraire entreprise du pécheur, qui entreprend sur l'être de son auteur même, par l'aversion qu'il a pour sa vérité! : «Que son glaive lui perce le cœur, et que son arc soit brisé. » Deux sortes d'armes dans les mains du pécheur : un arc pour tirer de loin, un glaive pour frapper de près. La première arme se rompt, et est inutile ; la seconde a son effet, mais contre lui-même. Il tire de loin, Chrétiens, il tire contre Dieu ; et non seulement les coups n'y arrivent pas, mais encore l'arc se rompt au premier effort. Mais ce n'est pas assez que son arc se brise, que son entreprise demeure inutile; il faut que son glaive lui perce le cœur, et que, pour avoir tiré de loin contre Dieu, il se donne lui-même un coup sans remède. Ainsi son entreprise retombe sur lui ; il met son âme en pièces par l'effort téméraire qu'il fait contre Dieu: et pendant qu'il pense détruire la loi, il se trouve qu'il n'a de force que contre son âme.

MichelT

Date d'inscription : 06/02/2010

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