Les devoirs des Grands – par le prince de Conti – 17 eme siècle

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Les devoirs des Grands – par le prince de Conti – 17 eme siècle

Message par MichelT le Jeu 1 Juin 2017 - 19:33

Les devoirs des Grands – par le prince de Conti – 17 eme siècle


Le roi de France Louis XIII consacrant son pays et sa monarchie a Jésus-Christ et a la sainte-Vierge Marie.

Approbation des Docteurs

A providence divine qui met les hommes dans l’élévation, permet ordinairement qu’ils manquent au milieu de leur abondance de conseillers fidèles dont ils puissent apprendre sans déguisement leurs obligations. On n’en vit jamais un plus puissant , ni qui flattât moins eue l’Auteur Illustre du Livre intitulé, Les Devoirs des Grands. Il est difficile de rencontrer ensemble de plus grandes qualités que celles qui ont éclaté en sa personne; et c’est assez pour être convaincu du mérite de cet ouvrage , de savoir que Monseigneur le Prince de Conti l’a composé. La grâce de Jésus-Christ avait joint à son auguste naissance une très solide piété , et cette piété était véritablement selon la science, puisqu’elle était éclairée des lumières divines qu’il avait puisées dans les sources de l‘Écriture sainte , des Conciles , et des saints Peres de l’Église. L’exemple de sa vie et le souvenir de ses vertus doivent porter non seulement tous les Grands du monde, mais encore ceux qui sont au-dessous de leur condition, à suivre les mêmes Maximes que ce Prince s’était prescrites pour sa conduite. Ainsi notre sentiment est, que ce Traité n’est pas seulement conforme aux Règles de la Religion Catholique, Apostolique et Romaine; mais que la lecture en sera d’autant plus utile, qu’elle enseigne une Morale très pure et très sainte qui servira à l’instruction de toute sorte de personnes. Fait en Sorbonne. 17 eme siècle

DE. BREDA. BOILEAU: RIBEYRAN. MALET.DE
- GRAVILLE DRUBEC.



1 - La Grandeur est une grâce extérieure, que Dieu fait à quelques hommes qu’il élève au-dessus des autres pour les gouverner. Cette Grandeur n’est point donnée pour la personne qui en est revêtue, mais elle est toute pour les autres: et ce n’est qu'un moyen dont Dieu se sert pour attirer les peuples au respect nécessaire, afin que les Grands exécutent avec plus de facilité et d’autorité , les fonctions de leur Ministère , qui est de gouverner ceux qui leur sont soumis avec piété et justice; et Dieu leur demandera un compte sévère de l’usage qu’ils en auront fait.

2 - Dans l’état d’innocence, s’il y eu de l’inégalité entre les hommes; cette grandeur eût été un moyen très facile pour acquérir la sainteté parce que l’homme ayant un Empire absolu sur lui-même en eût fait aisément un bon usage , en l’employant uniquement à la fin pour laquelle elle lui était donnée, comme il eût employé la santé; les richesses , la beauté, et les autres avantages naturels.

3 - Mais depuis le péché du premier homme, quoi que cette grandeur ne soit pas devenue mauvaise, elle est devenue toutefois un piège presque inévitable, parce qu’elle porte à l’orgueil, contre lequel Jésus-Christ est principalement venu combattre.

4 - Un véritable Chrétien doit s’affliger sincèrement et s’humilier profondément, de se voir dans la grandeur et dans les dignités , parce que la grâce de Jésus-Christ réparateur , cherche , pour l’ordinaire , les personnes les plus viles et les plus méprisables selon le monde, et qu’il faut craindre qu’on ne soit Prince et Grand, par les arrêts sévères de sa justice. «Vous voyez mes frères ( dit Saint Paul) que de tous ceux que Dieu a appelé à la Foi, il y en a peu de Puissants et peu de Nobles.  Mais Dieu a choisi les faibles selon le monde pour confondre les Puissants et pour détruire par ce qui n`était rien, ce qui était de plus grand; afin que nul homme n`est sujet de se glorifier devant Lui.» (Première Épitre aux Corinthiens)

5- Les obstacles à la pratique de l’Évangile, pour les puissants, sont presque infinis. Mais il y en a quatre principaux.

L’Évangile ne recommande rien tant que l’humilité. Cet état porte à l’orgueil.

L’Évangile ne prêche que la pénitence. Cet état est rempli de mollesse, de
délicatesse et de luxe.

L`Évangile ne nous montre rien de plus rien de si nécessaire, que l’amour du prochain, la compassion a ses peines, et l`application à son soulagement. Cet état ne donne ordinairement pour le prochain que du mépris, de l`indifférence, de l’insensibilité.

L’Évangile et toute l`Écriture sainte, nous représente l`homme pécheur, condamné à la peine et au travail. Cet état favorise les délices, la paresse et l`oisiveté.

6- Il faut donc qu’un Grand, se voyant environné de tant d’obstacles à son salut, au lieu qu’on lui persuade qu'il est plus heureux que tous les autres; croit fermement qu’il est plus misérable lorsqu’il conjure la miséricorde de Dieu , de lui donner part à cette grâce, qui purge le venin des grandeurs , et qui est capable de vaincre toute leur malignité.

Qu’il reconnaisse la rareté de cette grâce, voyant qu’il y a une infinité de Saints, et que néanmoins il y a si peu de Grands et de Princes qui soient du nombre. Qu’il aime toute sa vie , ceux qui lui diront les vérités, dont nous venons de parler , et qu’il craigne et fuit comme la mort, ceux qui fortifieront ses défauts , par des flatteries. Qu’il fasse servir sa grandeur , à faire honorer la grandeur de Dieu partout. Premièrement, en lui-même; secondement , dans sa famille, troisièmement, dans ses terres ; et enfin dans ses Gouvernements; et quelque pieux qu’il soit d’ailleurs , qu’il soit certain, que s’il omet quelqu’un de ces Devoirs, il manque à sa vocation.

Il ne suffit donc pas; pour son salut qu’il fasse les choses communes et ordonnées aux personnes particulières , et il est très possible, qu’ayant été un très bon et très dévot particulier , il soit damné pour n’être pas entré dans la pratique des Obligations de sa naissance, de ses charges et de ses emplois de sorte que sa condition n’est pas seulement difficile pour le salut, par les obstacles qu’elle traine avec elle; mais aussi par la multitude des obligations dont il doit s’acquitter , et par la nature des choses qu’il doit entreprendre , qui sont presque toutes fortes et grandes, comme de s’opposer partout aux injustices , aux oppressions, aux violences. De là vient qu’un particulier pour se sauver avec une vertu commune, et qu’un Grand ne le peut qu’avec une vertu héroïque.

7 - L’Écriture marque cette différence dans la condamnation qu’elle porte contre les Grands, qui ne se sont pas servis de leur grandeur , pour protéger la justice. «Écoutez donc, Rois de la Terre, apprenez Juges du monde, tenez vos oreilles attentives à ma voix, vous autres qui vous assujettissez les nations et qui vous plaisez dans la foule des peuples. Sachez que le pouvoir que vous avez, vous a été donné de Dieu, et que le Très-Haut qui vous a mis cette autorité en main, examinera toutes vos actions, pénétrera toutes vos pensées; parce que vous ayant établis les Ministres de ce Royaume vous n`avez point jugé selon l`équité, vous n`avez point gardé les règles de la Justice et vous ne vous êtes pas conduit selon la volonté de Dieu. Il se montrera a vous dans peu de temps et d`une manière terrible; parce que ceux qui commandent seront jugés rigoureusement : car la Miséricorde de Dieu est pour les faibles; mais les Grands souffriront de grands supplices. Dieu n`aura aucun égard à la qualité des personnes et il ne craindra point la grandeur de qui que ce soit; parce que il a fait les petits comme les grands et que sa Providence s`étend également sur les uns et les autres; mais les plus forts seront ceux qui endureront de plus grands tourments.» ( Sagesses 6,2)

8 - Toutes les vertus sont donc nécessaires à un Puissant pour se sauver et il est même nécessaire qu`il les ait dans un haut degré; mais principalement , il les doit avoir par rapport à son état; c`est-a-dire pour les opposer aux dérèglements que son état pourrait porter dans son entendement et dans sa volonté.

9- Premièrement , Il doit avoir une grande foi , pour croire fermement , que les grandeurs , qu’il ne voit point , sont préférables à celles qu’il voit; que ce qui parait grand aux yeux des hommes , est souvent une abomination devant Dieu: que l’on doit être dans une sincère préparation de, cœur , d’abandonner les biens de la vie présente lorsque les occasions s'en offriront, pour ne pas hasarder ceux de la vie future qu’il ne sert de rien à l'homme d’être maitre de tout le monde, s'il perd son âme; Et ainsi de toutes les autres maximes de l’Évangile desquels les s’il n’est convaincu d’une manière qui soit efficace et: qui le fasse agir conformément à sa persuasion établie sur ces principes invariables; il pourra bien faire quelques bonnes œuvres, ou par quelque ferveur de dévotion sensible , ou par quelque tendresse de conscience au moins lors que ces bonnes œuvres ne seront point contraires à ses inclinations naturelles,  mais lors qu’il sera question de surmonter sa nature en quelque chose de difficile, d’obéir à la Loi de Dieu au préjudice de quelque grand intérêt, de préférer sa conscience à son crédit, à sa réputation , à ses amis, à la Cour, à ses parents les plus proches, il sera trop faible pour cela, quelque dévotion sensible qu’il ait parce qu’il n’y a que les principes invariables de la Foi et de l’Évangile, quand ils sont profondément gravez dans  le cœur de l’homme, qui puissent opérer en lui une conduite Chrétienne , pour se vaincre soi-même et le monde si toutefois il est du nombre de ceux : « Qui demeurent fondé et affermis dans la Foi et inébranlable dans l`espérance que leur donne l`Évangile.» (Colossiens 1,23)

«Cette victoire par laquelle le monde est vaincu, est l`effet de notre foi.» (Premier épitre de St- Jean 5,4)

Quelques-uns des Princes de la Synagogue crurent en Jésus-Christ; mais ils n`osèrent le confesser publiquement parce que ils n`avaient pas la fermeté  de cette foi selon ces paroles de l’Évangile. « Quelques-uns néanmoins, des Principaux même, crurent en Lui; mais à cause des Pharisiens ils n`osèrent pas le reconnaitre publiquement pour n`être point chassé de la Synagogue; car ils ont plus aimés la gloire des hommes, que la gloire de Dieu.» ( St-Jean 12,42)

10 - Il doit avoir une grande espérance, pour se soutenir au milieu de toutes les difficultés presqu’insurmontables de son état : sachant que rien n’est impossible à Dieu, qu’il est fidèle , et qu’il ne l’a exposé à des combats si grands et si rudes, que pour lui donner la victoire et non pour le laisser accabler sous la puissance des ennemis qui l’environnent: selon cette parole du Sage : «Dieu l’engagea dans un rude combat, afin de le rendre victorieux.» ( Sagesse 10,12) Il ne doit point murmurer, comme les Israélites firent dans le désert , disant que Dieu les y avait conduits pour les faire mourir, mais attendre dans ses plus grands besoins la céleste manne de la grâce, qui lui fera vouloir et faire; qui le fera commencer et finir; qui le fera combattre et vaincre.

11 - Mais surtout sa charité doit être ardente, et toutes ses pensées, toutes ses actions , toutes ses paroles, tous ses mouvements, ne doivent rendre, qu’à l’accomplissement de ce grand et divin commandement, d’aimer Dieu sur toutes choses, ce qui ne se peut faire, qu`en travaillant continuellement, par des sacrifices intérieurs, à l’entière destruction de tous les amours du monde, et de toutes les choses qui sont dans le monde, et prévenant tous les jours dans son cœur cette destruction générale que Dieu en fera à la fin des siècles. Il ne doit tenir qu’à Dieu seul, et être toujours jours près dès qu’il s’agit de l’observation de ses Commandements , à lui sacrifier les choses qui lui sont les plus chères , comme sa Fortune, ses biens, ses établissements, sa famille; son honneur , et sa vie même,  écoutant le Seigneur et lui obéissant quand il lui dit comme a Abraham:  «Prends ton fils unique qui est l’objet de ton affection.»  ( Genèse 22,2). Son amour Pour Dieu, ne doit pas seulement consumer les choses grandes, mais même les plus petites, c’est le propre du feu  de tout consumer : « Car notre Dieu ( qui est la charité essentielle) est comme un feu dévorant.» (Hébreux 12,29)

Un Grand ne peut avoir un amour pour Dieu , proportionné à ce que demande  son état et sa vocation, si cet amour n’égale presque celui des Martyrs; parce que ses occupations ordinaires , ses affaires et ses emplois , lui fournissent tous les jours des occasions de se trouver entre ses plus grands intérêts, et l’observation de la Loi de Dieu et qu’il est vrai qu’il ne peut se sauver en ces rencontres , qu`en donnant, pour ainsi dire, avec profusion à Dieu ce qu’il a de plus cher, et qu’on lui peut appliquer ces paroles , que l’Église chante à la Messe du grand St-Laurent : « Sa sainteté et sa magnificence reluisent dans les actions qui le sanctifient.» ( Psaume 95,6)

12 - Son amour pour le prochain, ne doit pas être moindre , il doit être aussi grand que sa foi;  il doit être Catholique aussi bien qu’elle ;  il n’est pas véritablement Chrétien, si l’un n’est aussi universel que l’autre. La Foi doit embrasser tous les dogmes, sans en excepter un seul et l’amour du prochain, doit embrasser toutes les personnes, sans en excepter une seule : l’hérésie  n’étant pas plus opposée à l’Église, en attaquant la Vérité, que le schisme, la division et la haine , en attaquant son unité.

Un Grand doit se croire, encore plus obligé à cet amour , qu’un autre ;Chrétien, puisque par sa vocation, il est principalement l’homme du prochain , n’étant fait que pour lui , pour le soulager dans ses besoins, le consoler dans ses afflictions , le corriger dans ses manquements , lui rendre justice , le tirer de l’oppression le garantir et le protéger de la Violence. Si la Grandeur n’était pas toute pour le prochain, et que celui qui la possède pût la garder , comme ,une chose qui lui appartient , elle serait le plus grand de tous les maux; puisqu’elle n’aurait plus d’autre usage, ni d’autre emploi, que d’être la pâture de l’orgueil, et de l’amour propre.

Un Grand doit donc être pleinement ,persuadé qu’il renverse l’ ordre que Dieu a établi dans le monde, et surtout dans le monde Chrétien, quand  il croit que ses inférieurs soient faits pour lui, au sens, duquel nous parlons présentement en sorte qu’il puisse disposer d’eux comme il lui plait fins un sujet raisonnable qui ait un véritable rapport a l’avantage de ces mêmes inferieurs, mais c’est plutôt lui qui leur appartient , et qui doit être tout à tous. Jésus-Christ marque cette vérité , et montre ce renversement dans l’exemple des Gentils, et le véritable ordre de ces choses dans son propre exemple.

C’est au Chapitre 22 de Saint Luc; en ces termes. «Les Rois des nations du monde les dominent, et on donne le nom de bienfaiteurs a ceux qui les gouvernent souverainement. Qu`il n`en soit pas de même parmi vous, mais que celui qui est le plus grand devienne comme le moindre et celui qui gouverne, comme celui qui sert, car qui est le plus grande de celui qui est à table ou de celui qui sert?» ( Luc 22,25)

Il doit savoir que tout son superflu est le patrimoine de son prochain, lors qu`il est dans l`indigence; et qu`il lui doit même de son nécessaire lorsque son indigence est extrême. Que ce nécessaire ne doit pas être mesuré par la cupidité, ni par l’avarice , qui n’a point de bornes, ni par l’exemple de ses semblables , qui pour l’ordinaire comptent leurs plaisirs, et le luxe de leur tables , de leurs meubles, de leur équipage, de leurs bâtiments au nombre des choses les plus nécessaires mais par la raison, guidée par une modestie vraiment Chrétienne , qui sait trouver ce juste tempérament , qui bien loin de le ravaler au-dessous de sa condition , le rend beaucoup plus digne de vénération et de respect, et lui donne le moyen de soulager son prochain comme il y est obligé.

13 - Il a besoin d’une grande Prudence , pour se conduire dans les conjonctures difficiles; mais il doit éviter cette prudence de la chair, qui est ennemie de Dieu considérant que les hommes sont des aveugles, que leurs desseins des mieux concertés, en apparence , manquent pour l’ordinaire , nonobstant toute leur application , par les endroits les moins prévus , ou même par les moyens qu’ils avaient choisis pour les faire réussir et qu’enfin Dieu s’est toujours plût à confondre la sagesse du siècle et à renverser les projets que sont les plus grands Politiques , ou pour leur propre conservation, ou pour l`établissement de leurs successeurs; ou même pour les plus grandes conquêtes.

Sa Prudence doit être réglée par des maximes plus certaines : il doit croire les règles de l’Évangile et de l’Église plus sures que toute la politique des hommes, et lors qu’il suit ces règles, il doit marcher dans l’espérance contre l’espérance  il n’en doit jamais plus avoir que lorsque les moyens humains lui manquent,  et alors que tout lui parait désespéré; puisqu’il préfère dans sa conduite les règles que Dieu lui a prescrites à celles que le monde propose, il doit attendre les effets  de ces promesses divines , lors même qu’il voit les causes secondes le moins disposées à les produire, sachant que Sara, toute stérile qu’elle était, ne laissa pas de concevoir Isaac; qu’Abraham ne douta point que l’obéissance par laquelle il voulait immoler son fils , ne fût le moyen le plus propre et le plus certain pour le rendre père des Nations , et que Dieu s’est principalement servi du Martyre et de la mort; qui est la chose la plus contraire à la multiplication; pour multiplier les Chrétiens et qu’enfin la mort même de Jésus-Christ souverain Législateur de la loi de grâce , qui dans l’intention des Juifs devait abolir, et éteindre l’Église Chrétienne , a établi sa durée jusqu’à la fin du monde, sans que les portes de l’Enfer puissent jamais prévaloir contre elle.


Dernière édition par MichelT le Dim 6 Aoû 2017 - 15:22, édité 6 fois

MichelT

Date d'inscription : 06/02/2010

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Re: Les devoirs des Grands – par le prince de Conti – 17 eme siècle

Message par MichelT le Jeu 1 Juin 2017 - 19:45

Il a toutefois besoin de ne suivre pas toujours les ardeurs de son zèle , qui doit être réglé par la discrétion, autrement ce serait tenter Dieu , et non pas suivre les règles de la Prudence de l’Évangile, que de s’abandonner à tout moment à ses ardeurs, sans considération et sans mesure. Mais il doit savoir que les vertus Chrétiennes,  bien loin de se détruire les unes les autres; s’entraident et s'accordent merveilleusement et que la Morale de l’Écriture sainte donne des règles certaines pour toutes les différentes occasions de la vie et que l’application de ces règles se voit partout tout dans l’histoire de la même Écriture, mais plus particulièrement , et d’une manière toute divine dans la vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui par zèle chasse du temple les vendeurs , lors qu’il connait que ce zèle dont il est rempli est utile à la gloire de son Père, qui supprime quelquefois avec discrétion les vérités, que ceux à qui il parle ne sont pas encore capables de porter et qui demeure en d’autres occasions avec humilité tout à fait dans le silence devant ceux qui doivent le juger, et dont la dureté est trop grande pour profiter de ses paroles, de sorte que dans ces occasions il peut se dire à lui-même : « Jettez les yeux sur Jésus-Christ, qui est l`auteur et le Consommateur de votre Foi.» ( Hébreux 12,2)

Il ne doit jamais rien faire avec précipitation, quelque grande apparence de bonté qu’ait la chose qu’on lui propose,  mais il y doit penser murement devant Dieu, le prier beaucoup, pour attirer sa lumière, et enfin prendre conseil : mais surtout il doit être très circonspect, au choix de ceux desquels il veut prendre avis : il les doit premièrement beaucoup demander à Dieu; ensuite il doit considérer leurs talents, leur sens, et leur expérience,  surtout la droiture de leurs intentions leur désintéressement et leurs maximes; regardant comme des aveugles qui conduisent d’autres aveugles ces personnes , qui au lieu d`élever l’homme à la pureté  de l’Évangile , veulent accommoder l’Évangile à la corruption de l’ homme par des interprétations fausses ou accommodantes;  il doit les éviter avec soin et reconnaitre que ce serait un jugement de Dieu sur lui, qui devrait le faire trembler , s’il permettait, pour le punir de ses péchés, qu’il ne s’adressât pas à ceux qui sont profession de régler les mœurs des hommes selon les maximes étroites de Jésus-Christ, et selon l’esprit invariable de son Église,  mais que ne pouvant porter la sainte rigueur de la saine doctrine , il choisit de ces nouveaux Docteurs qui donnent aux âmes une fausse paix , avec tant de facilité , sur des raisons ridicules qu’ils trouvent ou dans leurs Esprits, ou dans des auteurs modernes, aussi corrompus qu’eux , qui n`ont travaillé que pour énerver tous les principes Évangéliques par le désordre de leur morale fondée non sur la vérité qui est certaine, mais sur des probabilités qui ne sont pas même probables.

Qu`ils craignent d’être du nombre de ceux desquels Saint Paul parle, lorsqu`dit :« Qu’il viendra un  temps que les hommes  ne pourrons plus souffrir la saine doctrine, et qu`ayant comme une démangeaison dans les entrailles auront recours à un tas de Docteurs propres à satisfaire leurs désirs.» (2 Timothée 4,3)

Saint Bernard décrit quelles sont les personnes qu’un Grand doit appeler auprès de lui pour leur donner sa confiance : « Ne choisissez pas ceux qui veulent et qui courent mais ceux qui reculent et qui refusent. Forcez ces derniers et contraignez-les d`entrer. Que votre esprit se repose sur de telles personnes qui ne soient pas effrontés, mais qui sont modestes et retenus; qui ne craignent que Dieu seul; et n`espèrent rien que de lui; qui ne considèrent point les présents de ceux qui les abordent, mais seulement leurs besoins; qui prennent généreusement la défense des affligés. Qui ne jugent en faveur  des gens de bien que conformément à l`équité. Qui sont réglés dans leurs mœurs, éprouvés dans la sainteté, toujours prêts à obéir, qui sont doux et patients, soumis à la discipline dans leur Foi, fidèles dans leur ministère, enclins à la paix et porté à entretenir l`union et la charité avec tout le monde. Qui sont équitables dans leurs jugements, prudents dans leurs avis, sages dans leur commandement, habiles dans leur conduite, Qui sont courageux dans leurs actions, retenus dans leurs paroles, tranquilles dans les disgrâces, humbles dans la prospérité. Qui savent modérer leur zèle; qui ne se relâchent point pour faire miséricorde, qui ne soit pas fainéants dans l`oisiveté. Qui exercent l`hospitalité sans tomber dans l`intempérance; qui sont sobres dans les festins, qui ne sont point embarrassés de l`administration de leurs affaires domestiques; qui ne désirent point le bien d`autrui, qui ne prodiguent point le leur et qui sont circonspect et avisés en toutes choses. Qui tiennent lieu d`un Jean le Baptiste aux Rois et aux Princes, d`un Moise aux Égyptiens, d`un Phinées aux fornicateurs, d`un Élie aux idolâtres, d`un Élisée aux avares, d`un Pierre aux menteurs, d`un Paul aux blasphémateurs, d`un Christ aux vendeurs. Qui ne méprisent pas le peuple, mais l`instruisent; qui ne flatte pas les riches mais les effraient; qui ne foule point les pauvres, mais les assistent, qui ne craignent point les menaces des Princes, mais les méprisent, qui n`entrent pas en trouble dans les assemblées et n`en sortent pas en colère. Qui n`épuisent pas les bourses, mais qui consolent les cœurs et châtient les crimes. Qui aiment la prière et qui s`y appliquent et qui en toutes sortes d`affaires aient plus de confiance en leur oraison qu`en leur industrie et travail. »

Il ne doit point juger de la bonté de ses entreprises par leur succès, mais seulement par la fidélité qu’ il aura a portée à l’observation de ces saintes Règles; sachant que les évènement sont en la main de Dieu, qu’il ne tombe pas un cheveu de nos têtes que par son ordre , et que le but d’un Chrétien ne devant être que de faire la volonté de Dieu , quelque disgrâce temporelle ou quelque renversement apparent de ses desseins qui lui arrive , il est parvenu toujours à sa véritable fin , par les moyens que Dieu même lui a enseigné et qu’ainsi il est véritablement prudent.

14 - La Justice est une volonté perpétuelle constante de rendre à chacun ce qui lui appartient. On voit aisément que ce doit être la principale vertu d’un Grand , et il n’est pas nécessaire de le prouver :  mais il est très nécessaire de voir quelle est la pratique de cette vertu, et quels sont les obstacles qu’il faut vaincre , ou qu’il faut éviter. Les principaux sont l’ignorance , la précipitation, la préoccupation , la paresse , et l’intérêt. Voila les ennemis qu’un Grand doit combattre pour se mettre en état de pouvoir faire que la volonté qu’il a de rendre à chacun ce qui lui appartient soit perpétuelle et constante, sans  quoi le nom de justice ne lui peut jamais Convenir.

Or pour rendre à chacun ce qui lui appartient, un Grand est obligé , sous peine de damnation , ou de s’instruire à fonds de ses devoirs généraux , ou de renoncer à sa Grandeur, et à ses emplois. Il doit savoir parfaitement, les maximes de la Religion Chrétienne , qui sont celles qui doivent; suppléer à ce qui manque aux Lois humaines , et en rectifier les défauts. Il doit  savoir les Ordonnances  surtout celles qui regardent les Gouverneurs des Provinces, les Ordonnances militaires, les règlements , et les privilèges des provinces, des villes sur lesquelles il est préposé; et il doit préférer cette étude à toutes les autres actions qui auraient plus d’apparence de piété; et croire fermement qu’il sera jugé la dessus , lors qu’il paraîtra devant le tribunal de Dieu et que l’ignorance de ces choses ne sera pas une excuse recevable, mais le sujet d’une plus sévère condamnation. Il doit savoir par lui même l’état de ses affaires , rendre justice a ses créanciers , ne point vexer ses débiteurs , restituer le bien d’autrui , s’il s’en trouve chargé ;payer exactement les appointements de ses domestiques; ne chercher que la justice dans les procès qu’il est obligé d’avoir , et être aussi content lors qu’il les perd, que lors qu’il les gagne, parce que son but n’est pas d’avoir du bien à quelque prix que ce soit; mais de n’avoir que le sien, et n’exiger que les droits qui lui sont dû légitimement. Toutes ces choses l'obligent à être pleinement instruit des affaires de sa maison.

15 - La précipitation est le second ennemi qu’il doit combattre ; et c’est pour cela qu’il ne doit pas traiter les affaires en courant, et par manière d’acquit; mais en faire son application principale, modérer l’activité naturelle de son esprit qui veut quelquefois voir la fin d`une affaire plus vite qu’il n’est possible, ou qui cherche à remédier à l’ennui que les affaires lui donnent, en les multipliant , passant de l’une à l’autre , et cherchant par ce moyen un divertissement dans cette variété qui supplée en quelque façon a ceux que cette occupation l’empêche de prendre. Il doit examiner les moindres circonstances des choses, les entendre, les lire lui-même, et pour ainsi dire , en faire l’anatomie et chercher en chaque  affaire les personnes les plus habiles et les plus intéressées pour se faire bien instruire par eux du droit, et du fait; ne les décider jamais sur le champ, quelques bonnes qu’elles paraissent mais prendre du temps pour les faire communiquer a toutes les parties.

16 - La préoccupation vient de plusieurs sources. Premièrement , de la manière de certains esprits qui se préviennent aisément ou par une facilité naturelle qu’ils ont à recevoir les impressions des premiers qui leur parlent, ou par un attachement trop grand que leur amour propre leur donne pour leurs premières pensées, dont ils ne reviennent pas aisément. Ces deux sortes de préoccupations doivent être détruites par des remèdes fort contraires : Car cette grande facilité doit être combattue par une certaine fermeté de l’esprit qui le tienne dans une suspension entière de jugement; malgré les efforts de ceux qui le veulent préoccuper , jusqu’à ce qu’il soit éclaircie de la vérité par les voies ordinaires , que les gens sages ont accoutumé de tenir pour la savoir , soit à l’égard du droit qu'on doit fonder sur des principes certains, dont on ne se départ pas quand on les appris avec maturité , soit à l`égard de l’application particulière de ces principes aux fait , qu’il faut éclaircir par soi-même, autant qu’on peut , et non pas sur la foi des autres.

Au contraire cet attachement à son sens , étant une extrémité vicieuse de cette fermeté , qu’on appelle à juste titre opiniâtreté, doit être combattu par une juste et raisonnable défiance de soi-même, par laquelle on juge qu’on peut aisément se tromper  sur tout lors qu’on ne s’est pas donné le temps d’examiner les choses selon les règles que les sages ont établies dans   tous les siècles pour ne pas se tromper.

17 - Les autres sources de la préoccupation , sont l’amour, et la haine; à quoi se rapportent aussi l’inclination, l’aversion, et la colère. Car par l’une de ces passions on se persuade que celui qu’on aime n’a jamais tort et cela ferme l’entrée , de l’esprit à toutes les raisons contraires et par l’autre on se persuade que celui que l’on hait n’a jamais raison. On doit combattre ces ennemis de la justice en travaillant sérieusement et fortement à se rendre maitre de ses passions, en sorte qu’elles n`aient aucune part, ni dans les voies que l’on suit pour s’instruire des affaires sur lesquelles on doit prononcer , ni dans le jugement que l’on doit rendre. C’est pour cela qu`il faut éviter d’en rendre aucun , lorsqu’on se sent encore dans le mouvement de quelque passion, et principalement de la colère.

Il est aisé de voir comment la paresse est ennemie de la justice , puisque sinon seulement elle est cause de l’ignorance des devoirs généraux , et des maximes qu’il faut nécessairement savoir pour les accomplir, mais aussi parce qu`elle produit l’inapplication aux faits particuliers , sur lesquels il faut agir et que c’est par là qu’un Grand se reposant absolument des affaires sur ses Ministres , ou sur ses confidents , est coupable de toutes les injustices qu’ils font sous son nom, et par son autorité , et de toutes celles qui se sont, de quelque manière que ce soit, qu’il aurait pû empêcher avec un peu d’application. De là vient que les divertissements d’un Grand, quoi que non défendus d’ailleurs par la loi de Dieu , sont presque toujours de grands crimes, et de grandes injustices , s’ils l'arrachent à ses devoirs, et qu’ils fassent son occupation principale : en sorte qu’il ne lui est permis d’en prendre qu’autant qu’il en a précisément besoin,  pour empêcher que la nature ne soit pas accablée sous le poids des affaires, parce qu’il doit son temps au public, et qu’il le lui vole , pour ainsi dire , quand il le donne à ses plaisirs.

18 - Mais le plus grand de tous les crimes, est de sacrifier la justice à son intérêt. Il y a peu de personnes constituées en quelque dignité, capables de commettre des injustices pour de petits intérêts, mais en vérité il y en a très peu aussi , à qui un grand intérêt n’en fasse faire et l`esprit de la justice humaine ne surmonte guère ces occasions , où il faut risquer sa fortune, ses biens , ou sa vie, pour n’être pas injuste. Il n’y a que la justice d’un Chrétien qui soit inébranlable dans ces rencontres et qui puisse résister à tous les ennemis qui l’attaquent. Comme c’est une participation de la justice de Jésus-Christ, elle n’a acception de personne, elle est perpétuelle dans tous les temps, dans tous les lieux , à l’égard de tous et au péril de tout.

19- C’est pour cela que pour être véritablement une justice Chrétienne , elle doit être soutenue par la Force, qui est une vertu si nécessaire à un Grand, qu’on peut dire , que c’est-elle qui conserve toutes les autres; puisque sans la Force, quelque prudent qu’il soit , il `exécutera jamais ce qu’il aura jugé raisonnable et quelque juste qu’il soit, il ne rendra jamais la justice , s’il trouve de la contradiction à la pratique de ces deux vertus et nous voyons dans toutes les histoires, que les Princes faibles ont fait toutes les injustices du monde, sans être injustes, et qu’ils ont exercé toutes les cruautés imaginables , sans être cruels, ou par la faiblesse de leur esprit, lorsqu’ils se sont laissés gouverner, ou par la faiblesse de leur cœur, quand leur timidité naturelle, ou la crainte de quelques périls les a tellement préoccupés , qu’ils n’ont point trouvé d’autre porte pour s’affranchir des dangers imaginaires ou véritables dont ils se croyaient menacés , qu’en acquiesçant à ceux qui exigeaient d’eux des choses injustes , et contre leur conscience. Ainsi, Pilate, par la crainte du peuple qui le menaçait de l’indignation de César consentit à la mort de Jésus-Christ : «Si vous délivrez cet homme , vous n’êtes point ami de César» ( Jean 19,13).  

C’est dans ces occasions où l’on doit faire tout ,et hasarder tout plutôt que de céder à l’iniquité et ç’a été là la principale vertu des Martyrs , qui sont proprement les braves de l’Évangile , et qui ont souffert non seulement la perte de leur vie, mais des tourments inconcevables , pour demeurer fermes dans la Foi.

Or il n’y a point de parfait Chrétien s’il n’est dans la disposition de souffrir pour l’observation de la Loi de Dieu dans toutes ses parties, et pour chaque Commandement en particulier, tout ce que les Martyrs ont souffert pour la Foi; en sorte qu’un Puissant doit hasarder ses biens, sa fortune, ses établissements et sa vie même, plutôt que de participer à la moindre injustice , plutôt que d'omettre la moindre partie de ses devoirs , plutôt que de se taire lors qu’il est obligé de parler, plutôt que de parler lorsqu’il est obligé de se taire, plutôt que d’agir lorsqu’il est obligé de n’agir pas, plutôt que de n’agir pas lorsqu’il a obligation d’agir. C’est une leçon bien cachée à la  nature corrompue, que celle-là : ce sont des vérités bien au-dessus de la chair et du sang; ce sont des maximes bien contraires à l’amour de soi-même; et qui l’attaquent dans sa racine.

L’homme ne trouve point dans soi de quoi soutenir des épreuves si rudes : aussi n’est-ce pas dans soi-même qu’il doit chercher son secours : il faut qu’il ait recours, pour obtenir un si grand don, à celui qui a voulu être appelé, même dans son enfance , un Dieu fort, qui  malgré toutes les infirmités de sa nature, malgré toutes les répugnances de la politique charnelle , lui peut donner cette valeur inébranlable , qui est le véritable caractère du Chrétien , et qu’on n’est jamais plus en état d’exercer héroïquement, que lorsqu’on connais plus clairement , qu’on ne la peut avoir de soi-même.

C’est pour cela que ne s’appuyant point sur ce qu’il peut par lui-même, mais s’abandonnant  à l’esprit de force qui n’est autre que le saint Esprit même, et disant avec Foi :  Je pénétrerai les œuvres merveilleuse ( Psaume 70,16) de la puissance de Dieu , il  éprouve la vérité de ces paroles de l’Apôtre : Lorsque je suis faible, c`est alors que je suis fort. ( 2 Corinthiens 12,10)

20 - La tempérance étant une vertu qui règle l’usage des satisfactions permises, et qui les réduit à une juste modération, est proprement la vertu d’un Grand; puisque ces satisfactions étant bannies de la Condition des pauvres, qui est un état de privation, cet état ne fournit aucune matière sur laquelle la tempérance puisse être exercée et que ces mêmes satisfactions ne se trouvant pas abondamment dans les conditions communes , cet état est par lui-même un état de tempérance, parce qu’il porte en lui cette médiocrité par la nécessité de sa condition , que la vertu de tempérance embrasserait par choix. Ainsi ce sont proprement les Grands qui se trouvant dans l’abondance de toute sorte de plaisirs et de commodités, sont obligés d’en retrancher par la vertu de tempérance , l’usage excessif et immodéré.  C`est ce qu'un Grand doit faire fidèlement par plusieurs motifs très-pressants.

Le premier est, que quoiqu’il y ait des plaisirs permis, l’excès de ces mêmes plaisirs que la tempérance retranche , est toujours défendu. Le second est que les satisfactions permises et celles qui sont défendues sont si proches les unes des autres , qu’il est moralement impossible de s’abandonner selon toute l’étendue des unes , sans passer les limites qui les séparent, et qui sont presque toujours imperceptibles.

Le troisième est, que la nature même des plaisirs permis n’est pas ordinairement bien connue , étant le plus souvent réglée par la cupidité qui est aveugle , ou par des maximes relâchées , qui énervant tout à fait la sévérité de l’Évangile, établissent l’innocence dans des plaisirs qui sont en effet criminels.

21 - Mais un Grand qui a le véritable esprit du Christianisme doit passer encore bien plus avant ; puisqu’il est obligé d’entrer solidement dans l’esprit de pénitence et de mortification. C’est une erreur d’autant plus pernicieuse qu’elle se trouve presque universellement établie, que la pénitence et la mortification ne sont que pour les personnes renfermées dans que les Cloitres.

L’homme ne peut se considérer depuis le péché d’Adam qu’en trois sortes d’états; ou chargé des obligations originelles qu`il a contractées avec le péché par sa naissance ou dans l’état de l’innocence de son Baptême, ou après la perte de cette innocence. Or il est certain que dans tous ces états il est obligé à la pénitence et à toutes les suites de la pénitence.  Dans le premier état il est compris dans cette condamnation générale du genre humain que Dieu prononça à Adam et en sa personne à toute sa postérité: «Tu mangeras ton pain à la sueur de ton visage» ( Genèse 3,19). Il contracte par-là un tel engagement au travail et à la peine , que les œuvres laborieuses lui deviennent même nécessaires pour acquérir un véritable droit sur les choses sans lesquelles il ne pourrait conserver sa vie. Ces paroles sont la prescription de l'oisiveté, qui est un des apanages de la Grandeur, parce que pour l’ordinaire un Grand fuit la peine, et comme il lui est aisé de s’en exempter en se déchargeant sur les autres , il en croit les moyens légitimes, parce qu’ils lui sont faciles.

Dans le second état qui est celui de l’innocence reçue dans le Baptême, il est encore obligé à la pénitence, parce que comme Chrétien il doit être conforme à Jésus-Christ. «Ceux qu`il a connu dans sa prescience, il les aussi prédestinés pour être conforme a l`image de son Fils» ( Romains 8,22).

Or Jésus-Christ a mené une vie très laborieuse sur la terre, et ainsi un Grand ne peut espérer cette part au Royaume de Jésus-Christ qui ne s’acquiert que par la conformité qu’on a avec lui, lorsque suivant les vices de son état , il mène une vie molle et relâchés. «Qu`un Chrétien (dit Saint Bernard) ait honte de rechercher la délicatesse étant membre d’un Chef couronné d'épines.»


Dernière édition par MichelT le Ven 2 Juin 2017 - 12:51, édité 3 fois

MichelT

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Re: Les devoirs des Grands – par le prince de Conti – 17 eme siècle

Message par MichelT le Jeu 1 Juin 2017 - 19:51

Mais le troisième état qui est celui de l’innocence perdue après le Baptême, est un état si essentiellement de pénitence , qu’outre la vertu; qui porte ce nom , et dont la pratique devient nécessaire, Jésus-Christ a institué dans son Église tout exprès pour la réconciliation des pécheurs un Sacrement, auquel elle donne ce nom, qui ne consiste pas seulement , comme quelques-uns se l’imaginent, dans le dénombrement qu’on fait de ses crimes a un Prêtre , accompagné de quelque douleur de les avoir commis, qui souvent ou n’est pas véritable , ou est tellement superficielle, qu’elle n’a pas la force d’empêcher les rechutes.

La douleur de la véritable pénitence, est plus solide : elle opère un sincère retour vers Dieu , une solide conversion des mœurs, une vengeance contre soi-même proportionnée à la grandeur de ses fautes : si elle n’a ces marques, ce n’est qu’une pénitence fardée. Saint Paul nous décrit sa nature et les effets en  cette manière. «La tristesse qui est selon Dieu produit pour le salut une pénitence solide. Cela se voit par cette même tristesse selon Dieu, que vous avez ressentie. Car combien a t`elle causée en vous, nous seulement de soins et de vigilance… mais d`indignation contre les coupables; mais de crainte de la colère de Dieu; mais de désir de nous revoir, mais de zèle pour nous défendre, et pour punir.» (2 Corinthiens 7,10)

Et le saint Concile de Trente, qui appelle le Sacrement de Pénitence un Baptême laborieux, assure que nous ne saurions revenir par ce Sacrement à l’état de la grâce duquel ,nos péchés nous ont fait déchoir, sans de grands travaux, et sans beaucoup de larmes.  Que si la mort trop prompte , ou les grandes infirmités empêchent l’exécution de ces grandes satisfactions , cela ne fait pas qu’il ne soit de l’essence de la pénitence de les vouloir sincèrement et efficacement et en sorte que si leur exécution en en est empêchée, ce soit par des causes tout à fait hors du pouvoir de l’homme, et non pas par la médiocrité ou par la tiédeur de son repentir.

Mais outre qu’un Grand comme homme, comme Chrétien ou comme pécheur, est obligé à mener une vie dure et pénitente, il est encore obligé comme Grand à la mortification de son esprit, de son cœur et de ses sens. Pour bien entendre cette vérité, faut la prendre à sa source.  Dieu avait créé le Premier homme  dans un état de justice et de droiture , il lui avait soumis toutes choses et dans lui-même et hors de lui , en sorte qu’il ne trouvait aucune créature dont l’usage ne le portât à Dieu, et ne contribuât à l'augmentation de son mérite et de sa sainteté : mais comme l’homme par sa désobéissance a voulu secouer le joug de la subordination et de la dépendance qu’il devait avoir de son Créateur , et qu’en acquiesçant au conseil du serpent ( de l`ange déchu), qui dit à la femme : « Vous serez comme des dieux» ( Genèse 3,5) , il a voulu en quelque sorte imiter l’Ange rebelle, et se rendre semblable au Très-haut :  Dieu a permis que non seulement toutes les autres créatures, qui lui étaient auparavant des aides pour son salut , lui soient devenue des pièges très dangereux;  mais que sa propre chair se soit révoltée contre son esprit ; en sorte qu’il a eu besoin que Dieu établit pour sa réparation un ordre tout opposé à celui qu`il avait établi pour se sauver dans l’état d‘innocence : et c’est pour cela, que Dieu a substitué à cet ordre de possession, d`usage et de calme, un ordre de privation , d’abnégation et de combat contre le péché.

Nul homme ne peut plus se sauver que par cette voie mais avec cette différence, que tous ne sont pas obligés au délaissement actuel de toutes choses, quoique tous soient obligés à y renoncer de cœur et en user comme n’en usant pas. Il est indubitable qu’il est incomparablement plus aisé de porter cet état de privation par une fuite volontaire, en éloignant pour toujours de soi les objets qui portent au mal, ce que font les personnes religieuses , que d’être continuellement au milieu de ses ennemis : d’être , pour ainsi dire, presque toujours en état d’être accablé par leur nombre : de porter un corps qui se range toujours de leur côté: et de vivre toujours dans le commerce de ceux qui font gloire de céder à leur pouvoir et à leur force. Or, comment peut-on comprendre qu’un Riche ou un Puissant puisse ne pas succomber à tant d’occasions s’il ne soumet, par une mortification continuelle, l'orgueil de son esprit à l'humilité de la foi, s’il n’étouffe les désirs déréglés de son cœur, et s’il n’assujettit son corps sous la Loi sainte de l’esprit , comme l`apôtre Saint Paul qui avec toute la plénitude d’une grâce Apostolique ne trouva point d'autre moyen pour se mettre en sureté?  

Peut-on croire sans vouloir se tromper soi-même qu’il y ait un autre chemin que celui d’une mortification constante, pour résister à tout ce qui vient attaquer un Grand , et qu’il ne soit obligé à la pratiquer avec d’autant plus de ferveur qu’il est exposé par son élévation et ses richesses?  S’il veut appartenir à Jésus-Christ, il doit contrôler ses passions et désirs déréglés avec lui. «Ceux qui appartiennent à Jésus-Christ ont crucifié leur chair avec ses passions et ses désirs déréglés» (Épitre aux Galates 5,24).

Or comment pourrait-on jamais espérer de la vaincre si on lui laissait prendre toutes ses forces, et si la regardant avec raison comme son plus cruel ennemi, on ne songeait à l’affaiblir aussi véritablement ou aussi soigneusement, qu’un General d'armée songe à diminuer les forces de l`ennemi?

23 - Les victoires que l’on remporte sur de si grands et de si redoutables ennemis ne finissent pas la guerre, qu’il faut soutenir pendant tout le cours de sa vie; un plus dangereux adversaire s’élève contre l’homme, et principalement contre l’homme qui est dans l’élévation et dans la grandeur. Il nait de la destruction de tous les vices , il se nourrit de la plus rigoureuse pénitence , et il acquiert toute sa force au milieu de la vertu la plus consommée.

C’est cette passion que l'Apôtre saint Jean appelle «l’orgueil de la vie» ( Première Épitre de Jean 2,16) qui dit à l’homme dans le fond de son cœur, après qu’il a triomphé de toutes ses passions :Pourquoi triomphes-tu? Je vis encore et je vis parce que tu triomphes.

C’est lui qui s’approprie toutes les vertus , et toutes les bonnes œuvres, qui les arrache à Dieu pour s’en faire le père et le principe , et pour les empoisonner en même temps. L’orgueil, (dit saint Augustin) dresse même des pièges aux bonnes œuvres pour les faire périr. C`est cet orgueil qui veut faire dépendre toutes choses de soi , et qui ne veut dépendre de rien, qui ôterait à Dieu, s’il lui était possible, la souveraine puissance qu’il a sur tous les êtres et  qui demande les sacrifices de toutes les créatures, et qui si fin, si délicat , et imperceptible dans un Grand , qu’il est l’âme de toutes ses actions , et de tous ses mouvements sans qu’il s’en aperçoive. C'est lui qui allume les plus sanglantes guerres , et qui sacrifie la vie d’un million d’hommes au moindre de ses intérêts sous des prétextes spécieux. C’est lui qui appauvrit les Provinces et ,les Royaumes pour se satisfaire et qui se plait  à voir les hommes à ses pieds; c’est lui enfin qui rapporte tout à soi, et qui croit toutes les créatures dans leur usage le plus légitime, lorsqu’elles sont détruites à son honneur et à sa gloire : s’établissant, pour, ainsi dire, un culte dont il se croit digne, et demandant dans ceux qu’il se soumet , des respects qui vont presqu’à la Religion. C’est cet Orgueil qui a ruiné le premier Ange, c’est ce désir d’indépendance qui a perdu toute la nature humaine avec nos premiers parents, et c’est lui-même qui exerce encore sur les Grands un empire tyrannique, et qui se sert tous les jours de leurs grandes qualités pour les perdre.

Il n`y a que la connaissance de la vérité qui soit capable d’étouffer ce monstre; car l’humilité Chrétienne n’est autre chose qu’un sentiment juste et raisonnable qui suit la connaissance de la vérité; l'homme éclairé de cette lumière sainte, connaissant la grandeur de Dieu , et voyant  en même temps son néant , souhaite de se tenir dans la place qui lui est due, et bien loin d’affecter l’indépendance,  il souhaiterait d’être soumis à toutes les créatures pour venger Dieu en quelque manière de la rébellion à laquelle son orgueil l'a porté contre lui. Il se regarde même dans la, sainteté la plus consommée comme une source de mal qui ruinerait tout l’ouvrage de Dieu, si la grâce ne triomphait de sa malice. Il envisage toutes les grandeurs humaines dès le moment qu’elles ne servent plus à l’usage pour lequel Dieu les a établies, comme les trophées de la vanité qui s’évanouissent avec elle, et qui ne résistent jamais au temps, à la mauvaise fortune et à la mort.

De sorte que l’humilité n’est autre chose qu’un sincère et raisonnable acquiescement à la vérité connue, une justice qu’on se rend à soi-même, en se mettant à sa place, et une  vengeance qu’on exerce contre soi, en se ravalant même au-dessous de toutes les autres créatures , pour réparer autant qu’on le peut, l’injure qu’on a faite à Dieu en affectant l’indépendance. Ces sentiments doivent être sincères, solides, et durables dans le cœur d’un Grand , s’il veut que sa grandeur ne l’entraine pas dans l’abime ; et quelque vertu qu’il ait acquise d’ailleurs, c’est un trésor qu’il possède dans des vaisseaux de terre , qu’il ne conservera jamais qu'en reconnaissant avec une profonde humilité, que c’est Dieu même qui peut seul être le Gardien et le conservateur de ses dons :  «Nous portons ( dit Saint Paul) ce trésor dans des vases de terre pour nous faire connaitre que ce qu`il y a de grand et de fort en nous, vient de Dieu et non pas de nous.» (2 Corinthiens 4,7)

Que si les humiliations extérieures ne sont pas toujours bonnes à un Grand, parce que le service qu’il doit rendre à Dieu dans son État, ne le permet pas, il doit même lors qu’il n’en use pas par son choix être préparé à recevoir avec joie toutes celles qui lui peuvent, venir par le choix de Dieu; entrer dans les dispositions du saint homme Job, s’abandonnant entre les mains de Dieu, pour disposer de son honneur comme de ses biens et de ses dignités; y joindre un esprit véritable de religion et de culte intérieur et extérieur , non seulement en lui-même, mais à l’égard de toutes les personnes qui lui sont soumises et mépriser la terre qui n’est qu’un lieu d’exil pour les Chrétiens , soupirer  après l’avènement du règne de Jésus-Christ, et graver dans son cœur profondément ces paroles, qui seules doivent régler toutes les actions de sa vie: « Craignez Dieu et observez Ses Commandements. En cela seul consiste toute la perfection de l`homme» ( Ecclésiaste 12,13), parce que toutes choses passent , et qu’il n’y a que Dieu et sa vérité qui  demeurent éternellement.

Fin

MichelT

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