Traité des devoirs - St-Ambroise de Milan

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Message par MichelT le Sam 24 Nov 2012 - 4:17

Vers 380 Ap J.C. en Italie


Traité
DES DEVOIRS

(LIVRE 1)

Par
Saint Ambroise de Milan

INTRODUCTION

Préambule : L'auteur se présente.

Je pense ne pas paraître prétentieux, en prenant parmi mes fils l'attitude d'enseigner, puisque le maître
lui-même de l'humilité a dit : « Venez, mes fils, écoutez-moi ; je vous enseignerai la crainte du
Seigneur. »
Et l'on peut voir là l'humilité de sa modestie et sa grâce. En disant en effet : « la crainte du
Seigneur », qui paraît être commune à tous, il a fourni la marque de sa modestie. Et cependant puisque
cette crainte même est le début de la sagesse et l'artisan de la béatitude, car ceux qui craignent Dieu sont
bienheureux, il a manifesté à l'évidence qu'il était un maître pour l'enseignement de la sagesse et un guide
pour l'acquisition de la béatitude
. Quant à nous, donc, attentifs à imiter sa modestie, mais sans avoir la
prétention de nous attribuer sa grâce, ce que l'Esprit de sagesse lui a infusé, ce qui à travers lui nous a été
manifesté et nous a été découvert par sa vue et son exemple, nous vous le transmettons comme à nos
enfants ; aussi bien ne pouvons-nous désormais esquiver le devoir d'enseigner, qu'à notre corps défendant
nous a imposé la charge du sacerdoce : « Dieu en effet a donné à certains d'être apôtres, et à certains
d'être prophètes, à d'autres d'être prédicateurs de l'Évangile et à d'autres d'être pasteurs et docteurs. »


Je ne revendique donc pas pour moi la gloire des apôtres — qui en effet le ferait, sinon ceux que le Fils de
Dieu en personne a choisis ? — Je ne revendique pas le charisme des prophètes, la puissance des
prédicateurs de l'Évangile, la vigilance des pasteurs ; mais je souhaite seulement d'obtenir l'application
attentive aux divines Écritures, que l'apôtre a placée en dernier lieu parmi les devoirs des saints ; et cellelà
même je la souhaite afin de pouvoir apprendre, par souci d'enseigner. Unique est en effet le vrai maître
, celui qui, seul, n'a pas appris ce qu'il devait enseigner à tous, tandis que les hommes apprennent d'abord
ce qu'ils doivent enseigner, et reçoivent de lui ce qu'ils doivent transmettre aux autres. Or cette chance
même ne m'a pas été donnée. Pour moi en effet, arraché aux magistratures et aux insignes de la fonction
publique en vue du sacerdoce, je me suis mis à vous enseigner ce que moi-même je n'ai pas appris. Et
ainsi il m'est arrivé de commencer à enseigner avant que d'apprendre. Il me faut donc en même temps
apprendre et enseigner puisque je n'ai pas eu le loisir d'apprendre auparavant .

Le silence et la parole.

Or que devons-nous apprendre avant toutes choses, si ce n'est à nous taire, afin de pouvoir parler l ? Pour
que ma voix ne me condamne pas, avant que ne m'absolve celle d'autrui ; car il est écrit : « C'est d'après
tes propos que tu seras condamné. »
Qu'est-il donc besoin de te hâter d'encourir, par la parole, le risque
d'une condamnation, alors que, par le silence, tu peux être plus en sécurité ? J'ai vu bien des gens tombés
dans le péché par la parole, je n'en ai guère vu par le silence. Aussi est-il plus difficile de savoir se taire
que de parler. Je sais que la plupart des gens parlent faute de savoir se taire. Il est rare que quelqu'un se
taise, bien qu'il n'ait aucun profit à parler. Il est donc sage, celui qui sait se taire. Car la Sagesse de Dieu
a dit : « Le Seigneur m'a donné une langue douée de connaissance pour savoir quand il faut prendre la
parole . »
Il est donc sage à juste titre, celui qui a reçu du Seigneur de savoir à quel moment il lui faut
parler. C'est pourquoi l'Écriture dit bien : « L'homme sage se taira jusqu'au moment voulu. »

Aussi, les saints du Seigneur — parce qu'ils savaient que la parole de l'homme est, la plupart du temps,
messagère de péché et que le discours de l'homme est le début de l'erreur humaine — aimaient-ils à se
taire. C'est ainsi que le saint du Seigneur affirme : « J'ai dit : je surveillerai mes chemins pour ne pas
pécher dans mon langage. »
II savait en effet et il avait lu que c'est le fait de la divine protection que
l'homme soit mis à l'abri du fouet de sa propre langue et à l'abri du témoignage de sa propre conscience.
Nous sommes effectivement fustigés par la honte muette de notre pensée et par le jugement de notre
conscience ; nous sommes fustigés aussi par les verges de notre parole, lorsque nous tenons des propos
dont l'énoncé blesse notre esprit et déchire notre âme. Or quel est celui qui peut garder son coeur pur du
bourbier des fautes ou ne pas pécher dans son langage ? Et pour cette raison qu'il ne voyait personne
capable de garder ses lèvres pures de la souillure du discours, lui-même s'imposa, par le silence, la loi de
l'innocence : ainsi en se taisant il esquivait la faute qu'il n'aurait guère pu éviter en parlant.

Écoutons donc le maître de la prudence : « J'ai dit : je surveillerai mes chemins », cela signifie : je me
suis dit, je me suis imposé, par une consigne muette de ma pensée, de surveiller mes chemins. Autres
sont les chemins que nous devons suivre et autres ceux que nous devons surveiller : nous devons suivre
les chemins du Seigneur, mais surveiller les nôtres, pour qu'ils ne conduisent pas au péché. Or tu peux
surveiller si tu ne t'empresses pas de parler. La Loi dit : « Écoute, Israël, le Seigneur ton Dieu. » Elle ne
dit pas : « parle », mais : « écoute ». Eve est tombée pour la raison qu'elle tint à son mari un langage
qu'elle n'avait pas écouté du Seigneur son Dieu. La première parole de Dieu te dit : « Écoute ». Si tu
écoutes, tu surveilles tes chemins et, si tu es tombé, rapidement tu te redresses. « Comment en effet le
jeune homme redresse-t-il son chemin si ce n'est en veillant aux paroles du Seigneur ? »
Ainsi donc
commence par te taire, et écoute pour ne pas pécher dans ton langage.

C'est un mal grave que d'être condamné par sa propre bouche. Et en effet si chacun doit rendre compte
d'une parole oiseuse , combien plus d'une parole impure et honteuse ? De fait, les paroles scandaleuses
sont plus graves que les paroles oiseuses. Par conséquent, si l'on demande raison d'une parole oiseuse,
combien plus subit-on un châtiment pour un propos impie ?


Quoi donc ? Faut-il que nous soyons muets ? Pas du tout. « II est en effet un temps pour se taire et il est
un temps pour parler. »
En outre, si l'on rend compte d'une parole oiseuse, gardons-nous d'avoir à rendre
compte également d'un silence oiseux. Car il est aussi un silence actif : tel était celui de Suzanne qui fit
plus en se taisant que si elle avait parlé. De fait, en se taisant devant les hommes, elle parla à Dieu et ne
trouva pas de plus grande preuve de sa chasteté que son silence. Sa conscience parlait lorsque sa voix ne
se faisait pas entendre, et elle ne cherchait pas à obtenir en sa faveur le jugement des hommes, elle qui
avait le témoignage du Seigneur. Ainsi donc elle voulait être acquittée par celui dont elle savait qu'on ne
peut en aucune manière le tromper. Le Seigneur en personne, dans l'Évangile, se taisant, accomplissait le
salut de tous. Aussi est-ce à juste titre que David ne s'imposa pas un silence perpétuel, mais la
surveillance de ses paroles.

Surveillons donc notre coeur, surveillons notre bouche ; l'un et l'autre préceptes en effet sont dans
l'Écriture : dans le passage que nous étudions, il est prescrit de surveiller notre bouche, mais ailleurs il
t'est dit : « Maintiens ton coeur sous parfaite surveillance. » David se surveillait, et toi tu ne te
surveilleras pas ? Isaïe avait des lèvres impures, lui qui a dit : « O malheureux que je suis, car je me sens
accablé puisque je suis un homme et que j'ai des lèvres impures... »,
le prophète du Seigneur avait des
lèvres impures : comment nous, les avons-nous pures ?

Et pour qui, si ce n'est pour chacun de nous, a-t-il été écrit : « Enclos ton domaine d'épines... attache
ton argent et ton or, et fabrique pour ta bouche porte et verrou, et pour tes paroles fléau et peson »
? Ton
domaine c'est ton âme, ton or c'est ton coeur, ton argent c'est ta parole : « Les paroles du Seigneur sont
paroles chastes, un argent éprouvé par le feu. »
En outre, c'est un bon domaine qu'une bonne âme. Enfin,
c'est un domaine de prix qu'un homme sans tache. Enclos donc ce domaine, entoure-le du retranchement
des pensées, garnis-le d'épines — de soins attentifs — afin que les passions déraisonnables du corps n'y
fassent pas irruption et ne l'emmènent pas captive, afin que les bas instincts ne l'envahissent pas, que les
passants sur la route ne pillent pas sa vigne. Surveille « l'homme intérieur », en toi, ne le néglige pas et
ne le méprise pas comme s'il était sans valeur, car c'est un domaine de prix ; et c'est à juste titre un
domaine de prix, celui dont le produit n'est pas périssable et temporel, mais appartient au salut définitif et
éternel. Entretiens donc ton domaine afin d'avoir des champs cultivés.


Attache ton discours pour qu'il ne soit pas exubérant, pour qu'il ne soit pas léger et que, par le
bavardage, il ne ramasse pas à sa suite des péchés. Qu'il soit tout à fait resserré et que ses rives le
contiennent ; rapidement, le fleuve qui déborde ramasse de la boue. Attache ta pensée, qu'elle ne soit pas
relâchée et à vau-l'eau, pour qu'on ne dise pas de toi : « Impossible d'y appliquer ni onguent, ni huile, ni
pansement. »
La modération de l'âme tient ses propres rênes par lesquelles elle se dirige et se gouverne.
Qu'il y ait une porte à ta bouche afin qu'elle soit close quand il faut, et qu'elle soit verrouillée fort
attentivement, de peur que quelqu'un ne te provoque à la colère dans tes paroles et que tu ne rendes injure
pour injure. Tu as entendu ce qu'on a lu aujourd'hui : « Soyez irrités et ne péchez pas ». Ainsi donc,
même si nous sommes irrités, parce que cet état relève de la nature et non pas de notre pouvoir, ne
proférons pas de notre bouche un mauvais discours de peur de nous précipiter dans le péché ; mais qu'il y
ait « fléau et peson » à tes paroles, c'est-à-dire humilité et mesure, en sorte que ta langue soit soumise à
ton âme. Qu'elle soit retenue par le lien des rênes, qu'elle ait son mors par lequel elle puisse être ramenée
à la mesure, qu'elle profère des discours pesés à la balance de la justice afin qu'il y ait de la gravité dans
la pensée, du poids dans le discours, et de la modération dans les paroles.

Si quelqu'un surveille tout cela, il devient doux, calme, mesuré. En surveillant en effet sa bouche et en
retenant sa langue, en ne parlant pas avant d'interroger, de peser et d'examiner ses propres paroles pour
savoir s'il faut dire ceci, s'il faut le dire à l'encontre de celui-ci, si c'est le moment de ce langage, cet
homme assurément pratique la mesure, le calme et la patience, de sorte qu'il ne fait pas éclater son
indignation et sa colère en paroles, qu'il ne livre pas dans ses propos la révélation de quelque passion,
qu'il ne révèle pas dans son langage les flammes d'une ardente convoitise et la présence en ses discours
des aiguillons de la colère ; il évite en fin de compte, que le langage qui doit faire valoir les richesses
intérieures, ne découvre et n'étale l'existence de quelque défaut dans le caractère.

C'est alors en effet, quand il voit quelques passions naître en nous, que l'adversaire surtout tend des
pièges : c'est alors qu'il agite des brandons, apprête des lacs. Aussi le prophète dit-il très justement,
comme tu l'as entendu lire aujourd'hui : « Car Lui-même m'a libéré du lacs des chasseurs et de la parole
acerbe. »
Symmaque a dit : « la parole irritante », d'autres : « la parole troublante ». Le lacs de
l'adversaire est notre langage, mais en outre ce langage même n'en est pas moins un adversaire contre
nous. Nous tenons la plupart du temps un discours dont l'ennemi peut se saisir et nous blesser comme
avec notre propre épée. Combien il est plus supportable de périr par l'épée d'autrui que par la nôtre.
L'adversaire éprouve donc nos armes défensives et brandit ses traits. S'il voit que je suis ému, il plante
ses aiguillons, pour faire lever des germes de discordes. Si j'énonce une parole inconvenante, il serre son
lacs. Par-fois il m'offre, comme appât, la possibilité de la vengeance, pour qu'en désirant me venger, je
m'engage moi-même dans son lacs et resserre sur moi le noeud mortel. Si quelqu'un donc sent la présence
de cet adversaire, il doit alors apporter plus de surveillance à sa bouche, pour ne pas fournir d'occasion à
l'adversaire » ; mais ils ne sont pas nombreux, ceux qui le voient.

Mais il faut aussi se garder de celui que l'on peut voir, de quiconque irrite, de quiconque excite, de
quiconque exaspère, de quiconque suggère des incitations à la luxure ou à la convoitise. Quand donc
quelqu'un nous insulte, nous harcèle, nous provoque à la violence, nous invite à une querelle, alors
pratiquons le silence, alors ne rougissons pas de devenir muets. C'est un pécheur en effet celui qui nous
provoque, qui nous fait injure et désire que nous devenions semblables à lui.

Enfin si tu te tais, si tu ne fais pas attention, il a coutume de dire : « Pourquoi te tais-tu ? Parle si tu
l'oses ; mais tu n'oses pas, tu es muet, je t'ai coupé la langue. » Si donc tu te tais, il éclate plus encore :
il se croit vaincu, moqué, mésestimé et joué. Mais si tu réponds, il se juge grandi parce qu'il a trouvé son
pareil. Si en effet tu te tais, on dira : « Celui-là a insulté celui-ci, le second n'en a pas fait de cas. »
Tandis que si tu rends l'outrage, on dira : « Les deux se sont insultés. » L'un et l'autre est condamné,
personne n'est absous. Le souci du premier est donc d'irriter pour que je lui tienne de semblables propos,
que je fasse de semblables actions ; tandis qu'il appartient au juste de ne pas faire attention, de ne rien
dire, de conserver le bénéfice d'une bonne conscience, d'accorder plus au jugement des gens de bien qu'à
l'arrogance d'un calomniateur, de se satisfaire du sérieux de sa conduite. C'est cela en effet « faire silence
sur ses bonnes actions », parce que celui qui a bonne conscience de soi ne doit pas être ému par des
mensonges et ne pas attribuer plus d'importance à l'insulte d'autrui qu'à son propre témoignage.
humble, il agite et exprime à part soi de telles pensées : « Ainsi donc, comment celui-ci me mépriseraitil
et tiendrait-il, à ma face, de tels propos contre moi, comme si je ne pouvais, moi, à son adresse, ouvrir
la bouche ? Pourquoi, moi aussi, ne dirais-je pas ce qui me permet-trait de le blesser ? Ainsi donc
comment celui-ci me ferait-il tort, comme si je n'étais pas un homme, comme si je ne pouvais me
venger ? Comment celui-ci me calomnierait-il, comme si moi, je ne pouvais rassembler sur lui des
accusations plus graves ? »

Celui qui dit de telles choses, n'est pas « doux et humble », il n'est pas exempt de tentation. Le tentateur
l'excite et, en personne, lui suggère de telles idées. Très souvent, l'esprit du mal utilise un homme et
l'aposte, pour dire ces choses au premier ; mais toi, maintiens ton pied fixé sur la pierre. Même si c'est un
esclave qui dit une insulte, le juste se tait ; même si c'est un faible qui lance un outrage, le juste se tait ;
même si c'est un pauvre qui calomnie, le juste ne répond pas. Telles sont les armes du juste : il vainc en
se retirant ; de même que les soldats habiles au lancement du javelot ont l'habitude de vaincre en se
retirant et, à la faveur de leur fuite, d'infliger au poursuivant des coups plus sévères.
Qu'est-il besoin en effet de s'émouvoir lorsque nous entendons des insultes ? Pourquoi n'imitons-nous
pas celui qui dit : « Je me suis tu, je me suis humilié et j'ai fait silence sur mes bonnes actions » ?
David l'a-t-il simplement dit, ne l'a-t-il pas aussi fait ? Bien sûr, il l'a aussi fait. Ainsi lorsque le fils de Semei
l'insultait, David se taisait, et bien qu'escorté d'hommes en armes, il ne retournait pas l'insulte, il ne
recherchait pas la vengeance, à tel point que lorsque le fils de Sarvia lui dit qu'il voulait sévir contre
celui-ci, David ne le permit pas. Il allait donc comme un homme muet et humilié, il allait se taisant et il
ne s'émouvait pas quand on le traitait d'homme sanguinaire, lui qui avait conscience de sa douceur. Ainsi
il ne s'émouvait pas des insultes, lui qui avait amplement conscience de ses bonnes oeuvres.
Aussi celui qui s'émeut promptement de l'injustice, fait-il en sorte qu'on le voit mériter l'outrage, en
voulant qu'on reconnaisse qu'il ne le mérite pas. Aussi mieux vaut celui qui méprise l'injustice que celui
qui s'en afflige : celui en effet qui la méprise comme s'il ne la sentait pas, de cette façon.

Aussi celui qui s'émeut promptement de l'injustice, fait-il en sorte qu'on le voit mériter l'outrage, en
voulant qu'on reconnaisse qu'il ne le mérite pas. Aussi mieux vaut celui qui méprise l'injustice que celui
qui s'en afflige : celui en effet qui la méprise comme s'il ne la sentait pas, de cette façon la domine ;
tandis que celui qui s'en afflige, comme s'il l'avait sentie ...

MichelT

Date d'inscription : 06/02/2010

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